30 décembre 2020

Le temps

 A l'aube de quitter cette année si étrange, que te dire Théophile. Chaque année qui passe me rend presque étonnée de réussir à vivre sans toi. Et j'ai l'impression que c'est bien la première fois que je commence à comprendre ce que signifie la résilience. 

Je crois qu'il est temps. 

Il y a quelque chose qui s'est produit cette année, et j'ai bien du mal à te le décrire. Je suis sortie de cette torpeur dans laquelle j'étais enlisée, cette torpeur du deuil qui me paraissait si confortable, si douce, cette torpeur qui me rendait proche de toi. Cette torpeur qui me faisait rester, cette langueur de la maternité, ce cocon de mon corps que j'ai fait maison d'autres pendant ces années. Je crois qu'il est temps de sortir de ce don de moi même. 

J'ai passé toute une année à m'occuper des autres, les élever, les nourrir, les langer, les aimer, sans discontinuer, sans arrêter. C'était une année exigeante, à la hauteur de ces deux petits êtres que j'aime de chaque fibre de mon coeur. C'était une année de douceur, de patience, hors du temps et hors du fracas du monde, à aimer, aimer, aimer. Je ne retiens que ces heures de baisers dans le lit avec ton petit frère, ces premières fois, premiers pas, premiers dessins. Ces jeux dans la cuisine avec ta soeur, ces cache cache à n'en plus finir, ces balades, cette famille que nous avons construit et qui m'a tenu en haleine pendant des mois. Jouer, aimer, rire! Quelle vie simple et douce. 

Mais je crois qu'il est temps. 

Pendant que nous étions tous les quatre occupés à construire un micro monde de doux bonheur, quelque chose de terrifiant se passait à l'extérieur. Un virus grignotait toutes les faces du monde et mettait en lumière les plus grandes zones d'ombre de notre société. Nous avons continué notre vie, reclus dans notre maison avec jardin, conscients de cette chance immense d'avoir de l'air pur et de l'espace quand tant de gens en manquaient. Et en même temps si seuls et si inquiets pour nos proches. J'avais oublié qu'il existait des frontières, et elles se sont cruellement rappelées à moi quand mes parents sont restés de l'autre coté. Les mois sont passés, et sans qu'on s'en rende compte, nous cohabitons avec le coronavirus depuis quasi une année. 

Dans cette année qui touche à sa fin, quelque chose s'est produit à l'intérieur de moi. Là où tu as laissé un trou béant de bombe, j'ai fait poussé des fleurs pendant des années, là au fond de mon cœur. J'ai d'abord fait pousser un rosier rose Bengale, magnifique et odorant, doux et flamboyant. C'est ta soeur. Et puis après quelques mois de jachère, j'ai fait pousser un petit oranger aux fleurs parfumés et gourmandes, un petit air du Sud puissant et solaire. C'est ton frère. Ils ont aussi été crées dans ce trou de terre, là où toi, toute petite jacinthe de mon âme, tu t'es flétrie si brutalement. Tu vois je crois qu'il est temps. 

Cette année a rendu le terreau de mon cœur si puissamment fertile. Aujourd'hui je peux dire : je ne serai jamais guérie. Je ne serai jamais guérie de ton absence, et je n'ai plus besoin de guérir. Là où il y avait ce trou de bombe, il y a eu ensuite des fleurs semées. Et là où il y a eu des fleurs, il y a désormais un petit arbre jeune. Ce petit arbre, c'est un séquoia, ou c'est peut être un ginkgo biloba, je ne sais pas encore. Il est né dans ce mélange de cendre, de larmes et de pétales, ce mélange d'absence abyssale de toi et de présence intense de mes deux autres enfants. Il a grandi dans l'ombre et le silence cet arbre, en cachette. Et c'est au moment où cette année s'achève que je l'ai découvert, déjà si haut et si solidement ancré. Cet arbre, c'est moi. Et il me dit qu'il est temps.

Il est temps de me tourner vers moi après m'être si longtemps tournée vers vous. Il est temps de devenir celle que je suis appelée à être depuis toujours. Je n'ai pas besoin de guérir, chaque jour qui passe me fait devenir celle que je devais être. Le chemin est encore long pour devenir un arbre aux racines si profonde qu'elles iront jusqu'à une source d'eau. 

Cette année m'a amenée exactement là où je devais être. 

Dans le fracas de ce monde qui délabre, je sens pourtant une force si puissante, dans cet océan d'inconnues, plus rien ne me retient, il est temps de plonger. 

11 mai 2020

Assise à coté de toi

Aujourd'hui, tentative de déconfinement numéro une pour l'Europe à genou depuis deux mois par ce nouveau virus qui met si bien en exergue le cercle vicieux sans fin qui s'est installé depuis des décenies. Je ne sais plus si je reste en confinement ou si le confinement est simplement devenu ma nouvelle vie. Certaines activités me semble inutiles, voire purement et simplement stupides : acheter des produits dont je n'ai pas besoin, négliger mes vrais besoins. Ce confinement déconfinement me pose toujours la même question : qui suis-je, où est-ce que je veux aller. La même question depuis ton départ Théophile. Qui suis-je depuis toi, où est ce que je veux aller sans toi, ou plutôt avec ta présence invisible. Les deux autres enfants ne me laissent pas le temps d'y reflechir. Je n'ai pas le temps de me poser les bonnes questions. Alors je me les pose la nuit. Je tourne dans le noir sans cesse les même images comme pour les imprimer dans esprit et en faire de simples souvenirs.

Le souvenir de ta peau contre ma main. Le souvenir de ta couveuse. Le souvenir de la mort dans ta chambre, brutale, blanche comme une lumière sans filtre braquée sur nos corps et nos coeurs laminés. Est-ce qu'il faut tout réecrire. Reprendre depuis le début où tout a basculer. Est-ce qu'il faut réecrire ce qui s'est passé pour pouvoir créer de nouveaux souvenirs. Les trois dernières années me semblent une sorte de montagne russes d'émotions. La joie de porter ta soeur en moi, la peur intense de la perdre. Les jours simplement heureux de la voir grandir. Cette boulimie de maternité qui m'a pris depuis celle qui m'a fait te découvrir. Cette envie de porter, cette envie paradoxale de souffrir, cette fierté presque égocentrique de donner la Vie, simplement la vie. Et puis nourir, visceralement, nourir ce petit être affamé, le voir grandir par la seule force de mon corps. Porter cet enfant dehors comme je l'ai porté à l'interieur. Garder ce lien inaliénable et pourtant qui s'en va. Ce lien de mère à enfant, enfant à mère.

Il y a un deuil qui est peut etre en train de se faire, et je ne parle pas du tien. C'est juste le deuil de la maternité, le deuil de cette toute puissance dans laquelle je me suis lancée à corps perdu. Le seul super pouvoir que j'ai découvert. Maintenant qu'ils sont là, que faire? Que faire de ces bras, de ces jambes, de ce corps, cicatrice, dos rompu à porter à bras, peau sèche assoifée, cheveux bataille. Que faire de moi? Je vous ai donné la vie, et maintenant. J'ai de la joie à m'occuper d'eux, à penser à toi. Mais je reconnais rien de ce que je suis devenu, et souvent mes yeux ne veulent même plus se lever pour regarder ce reflet. Je l'admet, je suis fatiguée. Ils sont pourtant plein de vie ces deux enfants, ils me donnent une force incroyable de patience, elle est si belle, si drôle, si singulière cette petite fille. J'aime l'embrasser, la tenir dans mes bras, je l'aime tellement que je ne sais pas l'écrire. Et lui, il est si souriant ce petit bébé bonheur. Vous êtes si solaires. Pourquoi suis-je moi de l'autre coté de la lune. J'ai l'impression d'être restée assise à côté de toi Théophile. Dans cette chambre de l'unité des soins intensifs. Sur cette petite chaise pliante inconfortable. Devant la table où tu gisais, plus vraiment toi même. J'ai l'impression d'être restée assise avec toi petit poids plume dans mes bras. Petit front jaune, petite trace de sparadrap sur ta joue.

Il y a des jours où la résilience ne prend simplement pas. Où toutes les belles paraboles du deuil ne fonctionnent pas. C'est la vague haute de l'océan de larmes. Et aujourd'hui, la vague est très haute, c'est un véritable immeuble d'eau, de tristesse profonde, de lassitude. Et j'ai honte de l'écrire, car on pourrait croire que mes deux bonheurs ne me suffisent pas. Pourtant ils me rendent si heureuse. Ce confinement a reveillé mes plus sombres angoisses, et il est bien difficile de refermer cette boite de Pandore pleine de peurs pour simplement continuer ma vie, et parler de projets. Se projeter comment? Quand tout ce bonheur, cette insouciance, peut s'arrêter brutalement. Comment vivre avec cette mortalité dont j'ai conscience à chaque seconde. Comment t'apprivoiser, toi, grande femme sèche avec ta faux. La nuit je te regarde face à face, tu me regardes au dessus de mon lit. Puis je ferme les yeux, te tourne le dos, je prend ce petit corps chaud entre mes bras, le met à mes seins. Et pendant qu'il boit j'inspire de grandes bouffees de son odeur, ma main dans ses cheveux duveteux. Tu ne prendras pas de mes espoirs, même si aujourd'hui j'admet flancher un peu.




2 mai 2020

Carème pandémique

Le vent dans mes cheveux sur le pont du Toremar. 
Voilà ce que j'ai en tête ce soir, à 1h34 du matin dans mon salon à Wezembeek en banlieue Bruxelloise. Ce vent de la mer puissant, inégalé. Ce vent qui déconfinerait un mort. Qui emporterait n'importe quelle âme usée à sa première jeunesse. Ce vent là souffle dans ma tête. Il est presque 2h du matin et tout mon corps est tendu comme s'il était amarré au pont d'un bateau. Il faut écrire. Il faut lever l'ancre de mon coeur, ça y est. Il faut écrire pour respirer, il faut écrire sinon. 

Sinon je ne me souviendrai pas de la douceur de ce vent sur le pont du Toremar. Sous le soleil puissant qui inonde le port de Piombino et ses gigantesques parkings pleins de voitures allemandes et suisse, attendant les ferries en partance pour l'île d'Elbe, plein de touristes le coeur en goguette. Me souvenir qu'une fois sur le bateau flotte un air de liberté insolente. Me souvenir que ces deux semaines de vacances annuelles apparaissent à chaque fois comme "la vraie vie". Celle qu'on aimerait vivre tous les jours mais qu'on ne vit qu'une seule fois par an. 

En ce quarante et unième jour de confinement, le déclic se fait. Cela fait presque deux ans que je n'ai plus écrit, et je n'ai plus lu un seul livre depuis la mort de Théophile. Mais cette nuit je dois écrire. Je dois me rappeler ce qui me rend vivante. 

Mon corps serré dans un gilet de laine un soir d'octobre sur l'île du parc de la tête d'Or à Lyon où j'attendais mon premier amour à dix sept ans. La cour de la récréation, mes petites jambes d'enfant qui font du vélo rue Francis de Pressensé à Villeurbanne. Mon premier baiser dans le grenier du lycée. Mon corps errant dans le TER direction Grenoble à la recherche d'études à valider sans vraiment trop d'intéret. Mon arrivée à Bruxelles un soir de novembre. Je veux me souvenir de cette vie là. Celle d'avant le cataclysme. Ma première vie qui me parait si loin. 

En une nuit toutes les sensation de mes premières fois refont surface comme une expérience de mort iminente dans la salle à manger. Entre une poussette double et une maison de poupée, la personne que j'étais est disséquée d'un seul coup sur ma nappe à carreaux. Mon premier vélo, vert à petite roues sur le gravier rouge en bas de l'immeuble. Ma première coupe de champagne le soir de l'an 2000 dans un HLM de Rilleux. La petite vie de prolétaire sans histoire de mes parents qui se levaient tôt et travaillaient tard. Mon envie irrepressible de dépasser ma classe sociale, non pas pour acquérir quoique ce soit si ce n'est la soif d'apprendre et le désir inlassable de satisfaire mes parents qui avaient du aller à l'usine à quatorze ans. 

Il faut écrire pour se souvenir, car aujourd'hui dans ma petite villa, qui s'en rappelera de cette petite vie comme dix mille autres, entre samedi à la piscine municipale et vacances au centre aéré social. Sauront-ils qui j'étais, ces deux enfants d'après qui retrouveront peut etre un jour de vieux papiers déchirés dans un carton, des mots doux d'inconnus, des photos ? Te souviens tu de qui je suis, toi qui partage mon lit? Je pense que les dernières années ont broyé cet être qui a débarqué sur le quais numéro 4 de la gare de Bruxelles Midi. Ces dernières années ont broyé ce qui faisait de notre couple un coupe simplement heureux. Nous sommes devenus une famille meurtrie. Nous n'avons pas pu être simplement, une famille heureuse. Avec ce premier né absent, nous avons construit quelque chose sur une fondation mélée de douleur et de force à la fois. Ces dernières années ont broyé ce qui faisait que j'étais simplement vivante.Il n'y a plus aucune simplicité à vivre sans son enfant. Il faut combattre, il faut chercher du sens, il faut se nourir de quelque chose. Le désir de donner de nouveau la vie, le désir de continuer. Manger tous ensemble sur la même table où, quelques temps auparavant, tronait tristement les cendres, une bible et une icône. Ces dernières années m'ont broyé. Je me le dis silencieusement au creux de cette nuit. Je l'écris vite, car un bébé va peut être se mettre à pleurer, tu vas peut être descendre et m'interpeller. Pourquoi tu n'es pas au lit, pourquoi mon coeur. Pourquoi ce coeur n'est pas tranquilisé. Qu'elle est cette absence soudaine de paix qui me pousse brutalement sur la tranche vive. Quelle est cette urgence à le dire. 

Tu vois il est deux heures du matin, et j'ai une douleur sourde au fond du corps. Ca fait bien quarante jour qu'on ne sort pas. Quarante jour d'acèse sociale, de huis clos familial. Et il aura fallu ce carême pandémique pour que je me réveille de cette entre deux vie dans laquelle je macère depuis quelques années. Depuis la mort de Théophile je n'ai eu de cesse de vouloir de porter la vie. J'ai eu deux autres enfants en deux ans, mon corps est encore pas si mal mais mon coeur est tellement meurtri. La vie passe mais moi,elle n'a pas redémarré. Je regarde les autres évoluer, les enfants grandissent, ils nous rendent simplement heureux dans leur innocence, leur rire cristallin, leur petite voix, petits aprentissages, leurs premières fois à eux. 

Il est 2h12. Un bébé s'est reveillé. Je vais devoir remonter mais c'est décidé. Je reviendrai. 















13 septembre 2018

La mer infinie

Les années peuvent passer comme des vagues, léchant inlassablement les pieds du rivage
Les mois peuvent s'écouler comme l'eau entre mes doigts, s'échappant inexorablement à mes mains
Les jours peuvent défiler comme ce coup de vent sur le visage qui amène des sourires, et puis quelques rides
Est-ce que le manque a changé mes traits ?
Aurais-je vieilli d'un coup ?

Je sais que le temps qui s'en va n'efface pas le souvenir de la douceur de votre peau
Le souvenir de votre premier regard,
Le souvenir de l'immense douleur, 
Le souvenir du premier soubresaut de mon coeur,
Tout est là, mes enfants, vous êtes si vivants!
La mort ne m'a rien pris de ma force
Ne m'a rien pris de mon amour
Ne m'a rien pris de mon esperance

22 mars 2018

A la vie

Et puis il y a eu ce matin. 
Il fait gris et le vent balayait le jardin. Ton papa prenait un café, moi je devais rester à jeun. Un sentiment d'impatience et d'excitation faisait un peu trembler mes mains. Nous avons pris les petites valises, le sac avec des imprimés cactus, les petites affaires de bébé, les pyjamas, les grenouillères, les tetra. Puis nous sommes arrivées dans les couloirs qui nous ont vu passés des centaines de fois. La salle d'échographie morphologique, la salle d'attente de la psy, les urgences obstétrique, le bloc accouchement. Unité 10. Unité 11. Est-ce que cette fois on aura droit à l'unité 12, celle des gens heureux et des bébés vivants. Est-ce que cette fois elle va s'en sortir.

Pour l'instant je marche direction St Luc, le coeur rempli d'espoir. Ca y est. Enfin le moment tant attendu. On est si souriants, si confiants. Pourvu que tout se passe comme prévu. Il y a un autre couple qui attends aussi, c'est aussi leur grand jour. On nous installe tous ensemble dans une chambre commune, un dernier monitoring où j'entends le coeur de ta soeur pour la dernière fois à la machine, ce bouboum de la vie, ce tambour battant d'espoir. Il pleut des cordes dehors mais bordel qu'est-ce que j'espère le soleil à l'intérieur du bloc opératoire. On plaisante, on rit, ton père a l'estomac noué, moi je meurs de faim, c'est sur ce sera le plus beau jour de ma vie. Il y a un pigeon dehors, on sait que c'est toi Théophile. Les rouge-gorges ne peuvent pas voler jusqu'au dixième étage. On se marre bien d'avoir un signe de toi ce matin; tu es tout moche et tout froissé, mais on sait que c'est toi.

La sage femme entre. Elle pique, c'est profond et ça fait mal, elle ne s'y est pas bien pris. Vous êtes la prochaine Madame; ca tombe bien, ça fait trois heures qu'on patiente, ça fait neuf mois, ça fait deux ans même. La perf n'a pas marché, elle tapote sur le bidule en plastique, le liquide est tout froid, je le sens passer dans mon corps comme une potion magique. Mon coeur bat à mes tempes. ca y est. Ce n'est qu'une question de minute, le Professeur est passé, ça y est. Le papa est bien stressé, il fait les cent pas dans la chambre comme un derviche tourneur.

Le lit est sorti, on roule vers le bloc opératoire. Mes yeux ne voient que le plafond en dalles des années quatre-vingt dix. Je cherche des yeux le papa, on me dit qu'il est juste derrière moi. Est-ce que c'est juste moi où ce lit brancard me rappelle déjà de tristes souvenirs. Je tente de noter les différences: le plafond n'est pas le même, l'hôpital n'est pas le même de toute façon. La salle d'opération est large et lumineuse, il y a une immense fenêtre qui donne sur la ville. Celle de Brugmann était sans fenêtre avec un éclairage artificiel éblouissant, ou peut être que c'était juste la nuit. Aujourd'hui on est jeudi, pour lui on était dimanche. Le papa est emmené à côté, je me retrouve seule dans le bloc. C'est pas grave, la rachi-anesthésie je connais. Je plaisante avec l'équipe, tout le monde s'affaire, on me branche, les électrodes sur la poitrine, le brassard, la canule, la sonde. Je respire, je connais mais bordel j'ai peur. Je me souviens bien quand tout le monde s'affairait comme ça un dimanche à vingt-et une heure. Il m'avait mise nue sur la table et je tremblais tellement. Il y a cinq minutes je plaisantais avec mon dos rond pour l'anesthésie, c'était une formalité, la stagiaire a quand même du s'y reprendre à trois fois mais je plaisantais encore. Maintenant que doucement mes jambes se font oublier et mes cuisses sont prises de fourmillement, maintenant que je ne suis plus qu'une demi bête allongée, maintenant que je retrouve le plafond en dalle, je ne plaisante plus du tout. Je me souviens de ce dimanche où j'avais tellement peur. L'équipe s'affaire. L'anesthésiste se rend compte que la patiente devient lentement muette. Elle me demande où se trouve la musique que j'ai apportée. Je lui dis qu'elle est avec mon mari. Ni une ni deux elle va chercher le cd pendant que mes bras jusqu'à mes dents se mettent à trembler. Les effets de la rachi ne se font pas attendre.

Puis d'un coup une douce musique vient remplir la salle d'opération d'une torpeur. La musique que j'ai choisi pour toi ma chérie, chaque morceau pris avec soin, chaque berceuse, chaque note selectionnée pour t'accueillir. Maintenant je sais que c'est différent. Non on est pas dimanche, parce que ce dimanche là personne n'a pensé à mettre la musique. Ton papa rentre enfin, il est tout habillé de vert de la tête aux pieds. Ses yeux sont brillants sous son masque et sa charlotte qui recouvre ses cheveux. C'est le grand moment. Les chirurgiens arrivent, on me badigeonne de liquide rose et le champ est placé. On y va, j'inspire, tout le monde plaisante. A croire qu'aujourd'hui c'est la journée internationnale du rire. L'atmosphère est légère, comme une bulle. On entends des bruits de trifouillage, je reconnais les sensations, je me souviens mais cette fois ils vont chercher mon bébé terminé, mon bébé prêt à sortir, prêt à vivre, prête à être embrassée. Il y a ce bruit d'aspiration, de liquide, une poussée, plusieurs. La poche est percée. Votre bébé va arriver Madame, elle est presque là.

Comme nous retenons notre souffle.
Comme nous attendons, comme mon coeur bat la chamade et ma main serre la sienne.
Et puis ce cri.
Ce petit cri, ce petit miaulement de chat sauvage.
Le cri de la Vie.
Le champ baissé, c'est ton père qui se lève. Moi je ne vois rien mes yeux se sont fermés, mes larmes tombent comme la pluie, mes poigts sont serrés. Ce n'est pas que de la joie pure, c'est un immense, immense soulagement. Enfin. Le plus long marathon de toute ma vie. La course la plus difficile de mon existence. L'épreuve de toute une vie. Ton père dit : "qu'est-ce qu'elle est belle, regarde!" et dans mes yeux entreouvert je te vois emballée dans le petit drap blanc, toute pleine de vernix laiteux. Tu ressemble à un petit chaton, tes yeux sont très beaux tout en amande et ta bouche est rouge, et si bien dessinée. Tu es très belle en effet. Et tu as de beaux petits cheveux ondulés. 

Tu disparais pendant les dix plus longues minutes de ma vie, le temps qu'ils te préparent un peu. Puis ils te posent enfin sur moi. Le bonheur de ton petit corps chaud et de ta mini bouche qui cherche à têter. Le bonheur de te sentir si vivante contre moi. 

Le bonheur ultime, si pur. Est-ce que les mots peuvent le traduire. Je ne crois pas. 
Deux kilos sept cent dix. Cinquante centimètres. Théodora. Le don de Dieu. 

Ta naissance, Ma renaissance.


12 mars 2018

De l'autre côté

M'attends-tu de l'autre côté de la rive.
Là où tous les oiseaux s'abreuvent silencieusement à l'aube
Es-tu allongé sur le sable, tes petits pieds dans l'océan léchés par les vagues
Est-ce que le soleil de ce nouveau printemps caresse ton plumage
As-tu encore un visage.

Il y a un an tu revêtais tes ailes
Tu as pris au creux de ton duvet une partie de mon âme
Nous, les mères endeuillées, nous sommes déjà à moitié de l'autre côté
Cette rivière du bout du monde, nous l'avons déjà traversée
Une partie qui voudrait tellement te rejoindre
Une partie qui veux encore tellement rester
Vivre pour toi, vivre pour vous deux
Toi l'oiseau qui passe de monde en monde chaque matin pour nous saluer
Elle, dont le petit coeur minuscule continue de battre
Sous ma peau ce petit coeur, oh j'ai si peur qu'il te rejoigne

Est-ce que tu as vu les lampions envoyés dans le ciel
Est-ce que tu as vu le beau gâteau en forme de train que je t'ai fait
Je suis une mère dans ma cuisine,
Les mains pleines de farine 
Je suis toujours ta maman Théophile


27 janvier 2018

27

C'est ta journée Théophile, comme tous les vingt-sept du mois. C'était le vingt-sept février, ta journée, la seule où tu étais sagement dans ta couveuse, où les médecins disaient que tu étais stable, où je me préparais pour une longue bataille, celle de te sortir d'ici, celle de la prématurité. Je ne savais pas que c'était ta seule, et unique journée. 

Onze mois après, que reste-il. 
La douleur n'est pas partie.
Elle ne s'est pas atténuée
On m'a menti. 

22 janvier 2018

Simplement vivre

Wezembeek-Oppem, neuf degrés

Je traverse les semaines comme un bateau à la dérive. 

Nous avons passé le nouvel an à Duinbergen, devant la mer du Nord, en solitaire au milieu de tous ces gens heureux qui célèbrent et qui dansent. La mer du nord elle au moins elle ne change jamais : toujours grise avec le vent battant les mats des catamarans. Les lumières des éoliennes clignotent toujours à l'horizon comme des oiseaux rouges, la digue est toujours pleine de vélos et d'enfants, la plage est toujours la même la nuit : le sable est noir et sans lumière.
On pourrait s'enfoncer dans les vagues, lentement, sans que personne ne nous voie.
On pourrait disparaitre lentement de la ligne d'horizon
Tenter de rejoindre l'autre bout de la Terre. 

Ce n'est pas la première fois que je suis là un 31 décembre.
Il y a cinq ans j'étais aussi devant cette même mer, avec une bouteille de champagne sur la plage. Je regardais les étoiles sans comprendre, j'étais mélancolique et inquiète alors que c'était l'aube de mes plus belles années. C'était à Ostende, et il faisait chaud et doux. Le sable coulait entre mes doigts comme si c'était l'été. Je sentais que quelque chose se finissait, mais je ne savais pas quoi. Je venais de débarquer à Bruxelles il y avait quelques mois, tout me semblait nouveau et palpitant, j'étais à la fois perdue et je me trouvais enfin.

Cinq ans après, cinq siècles après.
Ma main dans la sienne, mon coeur dans le sien. Nous voguons mentalement tous les deux sur la mer du nord. Deux parents esseulés sur le bord de la digue, deux pinguoins manchots sans leur petit. On est sortis à minuit moins trois, sur la digue remplie de monde aux coupes de champagne à la main, groupes de joyeux festifs. Et lorsque minuit a retenti sache que mon coeur s'est arrêté une seconde pendant qu'un mélange incroyable d'immense tristesse et de soulagement m'a envahi.
On est partis, ça y est, c'est le grand inconnu.
Ce n'est plus ton année, c'est la sienne, à elle.
La petite.
Je lui ai souhaité bonne année en lui disant que cette fois c'était la sienne.
C'était son année, quoiqu'il se passe. 

Presque un mois plus tard, elle grandit de plus en plus à l'intérieur de mon ventre, bientôt elle fera deux fois ton poids mon petit chéri. Elle grandit et je ne comprends toujours pas pourquoi toi tu ne grandit pas à côté de moi. Depuis quand ce putain de monde tourne carrément à l'envers. Pourquoi c'est moi sa mère qui doit lui porter des bougies et nettoyer sa petite chappelle. Pourquoi est-ce qu'on doit te regarder dehors dans le jardin butiner les graines sous la forme d'un rouge-gorge. 

Est-ce que mon coeur va repartir?
J'ai l'impression que tout est nécrosé à l'intérieur malgré la beauté de la vie qui y fleurit si miraculeusement. Je suis fatiguée Théophile. Sera-elle la Pâques de mon existence cette petite vie qui se développe chaque jour? Est-ce qu'elle sent mon désarroi. Quand je la vois sur l'écran elle a l'air si bien installée, elle tète son placenta comme un doudou. Ce putain de placenta qui s'est décollé chez toi et qui t'a tué. Celui là elle le tète comme une mère. Est-ce que tu es dedans pour lui amener tout cet oxygène? Est-ce qu'elle sait que c'est grâce à cette matrice de veines correctement enchevêtrées qu'elle arrive progressivement à la vie ? Quand je la regarde elle a l'air si paisible. Elle a mes pieds Théophile, et elle n'a pas l'air d'avoir beaucoup de cheveux, contrairement à toi. Elle ne veut pas montrer son petit visage, et ça me va. Je veux la découvrir vivante, toute rouge et pleine de vernix caseosa. Je la veux vivante. 

Est-ce que je vais vivre Théophile? Est-ce que je vais repartir.
Ma machine fonctionne à plein régime, et pourtant quelque chose est complètement mort à l'intérieur. Comment la mort peut-elle si bien cotoyer la vie. Je suis si fatiguée Théophile. Plus la naissance approche, plus je m'inquiète. Est-ce qu'elle sent que je ne vais pas bien. Est-ce qu'elle sent combien je l'aime et combien je l'attends non pas pour me sauver, mais pour continuer à écrire le merveilleux livre de notre famille.  Je sais qu'elle ne me sauvera pas, elle a sa propre histoire qu'elle écrit déjà, et ce n'est pas la mienne. Mais quelle mère serai-je avec une partie de moi au ciel. Pour cicatriser sans guérir combien d'années faut-il ? 

Je me sens seule avec ce poids sur les épaules, même si on le porte à deux. Je me sens seule avec ma peine de maman. Tu me manques tous les jours Théophile. Tu manques complètement à ma vie. Tu devrais apprendre à marcher, tu devrais babiller et sourire. Je t'aurais acheté ce super train en bois pour ton anniversaire, je l'ai repéré. Je devrais te préparer un gateau, souffler bientôt cette première bougie. Quelle est cette année qui me semble être hier, comment apprendre à rester ici sans toi. Comment faire putain. Envoie moi un signe Théophile, je suis en train de mourir de chagrin au moment même où je devrais me réjouir de la venue prochaine de ta soeur. Il est où le manuel pour avancer avec cette blessure qui me balafre l'âme? Je cherche encore Théophile. Je n'ai plus peur de la mort, mais j'ai finalement si peur de continuer à vivre.

Et le soleil ne se lève quasi plus depuis des semaines.
 Le ciel est bas et blanc, et je suis fatiguée d'attendre ici.



29 décembre 2017

Ta montagne

Nous quitterons bientôt ton année mon petit Théophile. Mon coeur se serre de réaliser que chaque jour me sépare tellement de toi, et que je n'ai qu'à espérer te revoir dans l'autre monde.
Je vais te dire qu'aujourd'hui je m'en remets à Dieu.
Qui peut nous dire ce que nous réservent les mois prochains. Personne ne le sait.
Mais mon amour est infaillible, et ma foi est sincère.
Cette montagne que je grimpe depuis ta mort, je sais bien qu'elle ne s'en ira jamais.
Je sais bien que mon existence ne reviendra jamais comme avant et que le bonheur ne sera plus jamais le même sans toi. Tu m'as changé d'une telle manière. Je sais que tu fais partie de moi et je te pleurerai jusqu'à ma mort. Personne ne comblera ton absence. Personne ne m'enlèvera la douleur de ta disparition. Cette montagne, ta montagne, ce chemin où mes pieds saignent, je sais que c'est au jour où je te retrouverai que j'en atteindrai le sommet.

24 décembre 2017

Tous

Si je pouvais échanger tous les cadeaux, toutes les lumières
Tous les mets sur la table, toutes les bougies, tous les chants
Toutes les décorations, tous les sapins
Pour retrouver ta petite main et tes yeux brillants
Devant la cheminée
Te couvrir de baisers
T'emmener loin d'ici et te garder tout chaud entre mes bras
Mon coeur est tellement lourd sans toi

 

20 décembre 2017

Te quitter

Une sensation d'étouffement me prend à la gorge. Il fait nuit, la maison, le quartier, toute la ville est endormie. Moi j'ai un poids qui appuie sur ma poitrine et me rappelle douloureusement, combien tu n'es pas là. Elle, elle est là, la petite; elle gigote au dessus de ma douleur immense. Mon dos est bloqué tu vois, et je ne peux pas dormir.C'est la même douleur que les jours précédant ta naissance brutale, c'est une douleur qui me fait peur. Mon corps a l'air de reconnaître que le terme de cette grossesse approche dangereusement les six mois et des poussières. Ton terme Théophile. Je sais que c'est ton terme à toi, le sien, personne ne peut savoir quand il est. Alors j'essaie de faire la part des choses dans le noir, seule avec mes enfants. Tu n'es peut être pas là mais je suis quand même seule, avec elle, et avec toi. Seule avec mon fardeau, seule avec mes épaules qui me font mal. Seule avec l'angoisse qui prend brualement à la gorge. 

Je ne veux pas quitter ton année Théophile. 
Je l'aime cette année 2017, je l'aime énormément, c'est ton année mon petit chat, tu n'es pas un mauvais souvenir que je souhaiterai m'empresser d'effacer. Je ne veux pas qu'on me souhaite le meilleur, le plus beau à venir, je n'ai pas besoin de savoir que l'année prochaine n'est qu'un futur hypothétique où nous serons peut être heureux, peut être vivants, peut être morts. Pour l'instant, chaque jour qui passe m'éloigne de ceux que nous avons passé ensemble, et me réjouir de ta soeur ne m'empêche pas de pleurer cette absence grandissante. Celui qui a dit que le temps guérissait toutes les blessures n'avait pas perdu un enfant. Chaque jour, une forme de douleur presque identique à celle du départ me reprend par vague et m'entraine vers le fond. Ton absence est un océan. Et je plonge encore souvent dedans. 

Je ne veux pas quitter ton année Théophile, cette année que je ne pourrais jamais oublier, elle n'a besoin d'aucun tatouage, d'aucune marque sur mon corps pour me souvenir à quel point une partie de mon coeur s'est désagrégée en te ramenant dans un cerceuil. Ce petit cerceuil blanc. Aucune mère ne devrait se retrouver ce petit cerceuil blanc. Comment peut-on espérer que les fêtes soient cette année ce moment de joies et de retrouvailles? Comment arrive-on encore à espérer que les prochains Noel seront moins difficiles. J'ai monté le sapin, plein d'étoiles, de lumières et de rêves, il n'est que pour toi Théophile. Tu as de beaux cadeaux emballés à son pied, ta soeur aussi, vous êtes les plus gâtés cette année. Tu vois, une mère reste une mère, il n'y a pas de secret. 

Les voeux s'amoncellent, les célébrations se préparent, et je fais ce Noel pour toi. Je m'attable, j'emballe les beaux présents, je compose le menu. Et c'est ton image qui est en moi, que je porte, comme l'étandard de mon courage. Comme un hommage. Je t'aime Théophile, j'espère que tu me vois. J'espère que tu ne sens pas ma peine mais seulement l'immensité de mon amour. Je ne veux pas te quitter encore une fois Théophile, mais il le faudra bien. Chaque jour qui passe m'éloigne de notre premier regard, mais chaque seconde me rapproche de nos retrouvailles. Attends moi de l'autre côté. Et sur Terre, elle aussi, elle m'attends autant que moi, je l'attends. Viendra-elle, dans quel état, et quand. La nuit est longue, la lumière n'est pas encore réapparue. Pour l'instant il 'y a pas eu de printemps, seulement un interminable hiver où le soleil avait l'air d'un intrus. 

Viendra-t-elle. 
Quelle est cette année vers laquelle nous marchons.

8 décembre 2017

Illuminations

Où sont les lumières, celles qui ravissaient mon coeur d'enfant. Les lumières de la ville Lumière, les lumignons aux fenêtres de Lyon. Le huit décembre, c'est la fête de la cité, ce sont les Illuminations. Chaque année je me souviens, nous allumions religieusement des dizaines de bougies que nous mettions à toutes les fenêtres la nuit tombée. La ville est tachetée de petits soleils, elle se pare de magnifiques rayons de couleur sur tous les monuments, les habitants descendent par milliers dans les rues et arpentent en famille ce déluge de lampions. C'est là leur vrai début de l'avent. On mange des pommes rouges caramélisées, de la viande grillée, on boit du vin chaud et épicé, on déambule, on monte à Fourvière allumer un cierge pour ajouter une énième petite âme lumineuse veillant sur la ville. 

Tant de fois j'ai marché dans ces rues. Je peux fermer les yeux et les refaire, trottoir par trottoir, magasin par magasin, de place en place. Arriver place de l'opéra, devant la mairie, prendre à droite dans la rue des Pita, passer devant le café de la Paix et le café Leffe, le bar tabac, la fontaine de la place des Terreaux. La deuxième gauche, rue Edouard Herriot, où j'ai habité quelques temps. Marcher jusqu'au théatre des Jacobins, m'asseoir sur un banc. Je n'ai plus besoin d'y aller, à Lyon, je peux chaque fois me transporter dans ma tête, tellement les souvenirs sont grands. Je me réjouis tellement d'avoir pu t'enmener une seule fois avec moi. C'était un si beau moment mon petit Théophile, nous étions si heureux. Tu gigotais dans mon ventre quand je marchais le coeur léger, je regardais chaque espace de la ville d'un oeil nouveau. Un oeil de maman. Je nous imaginais revenir ensemble, toi dans ton landau, moi si fière de te faire découvrir ma ville natale, ma ville de coeur. C'était une formidable semaine que nous avons passé ensemble, juste avant ton départ pour l'au-delà des anges. 

J'ai beaucoup de peine à m'imaginer revenir ici avec ta soeur. Cette fête des Lumières que j'avais transportée jusqu'à Bruxelles, ces lumignons que je préparais minutieusement sous la pluie belge chaque année, aujourd'hui, je n'ai pas le coeur de les allumer. Je ne peux pas lancer de festivités, ma seule festivité c'est le souvenir de mon fils. Ce soir aucune lumière ne brillera dans ma maison, seulement l'étoile de mon amour pour toi Théophile. Aucune lumière ne viendra nous enchanter, il n'y a que l'obscurité qui nous acceuille ce soir. Et tout comme les lyonnais priaient la Vierge contre la Peste, je vais prier. Je vais prier pour que ton âme soit en paix, car mon coeur de maman s'inquiète de savoir si tu es bien là où tu es. Je vais prier pour être cette fois préservée de cette funeste maladie qui t'a emporté, pour que ta soeur arrive. Peut-être que l'an prochain nous allumerons les bougies sur les rebords de la fenêtre, peut-être. Quand le plus terrible des malheurs vient, à qui s'en remettre ? Je n'ai plus que mes mains pour prier, mes yeux pour pleurer. Dieu que l'humain est vulnérable et faible, et dieu que nous l'oublions vite. 

Ca fait bien longtemps que le mal du pays à disparu. Est-ce parce que je suis de moins en moins française. Est-ce parce qu'une partie de moi n'appartient finalement plus du tout à ce monde. Tu l'as prise avec toi dans ta petite main, cette partie de moi. Tu as ravi une partie de mon âme, aucune mère n'est complète sans ses enfants. Les mères orphelines sont des âmes errantes sur terre, elles attendent, elles espèrent. 



6 décembre 2017

Fardeau

Le fardeau est lourd aujourd'hui. Le ciel est grisâtre comme mon coeur. Je ne sais ni où aller ni où me confier. A qui parler de toi. C'est la Saint Nicolas, ils sont bien occupés. A chérir leurs enfants, à les gâter, à rire à deux, à célébrer, à préparer. J'ai mis le sapin, j'ai accroché les guirlandes et les décorations. Dieu que j'aimerai échanger toutes ces beautées et ces cadeaux contre seulement toi devant la cheminée. A qui en parler désormais le temps deuil est terminé, la date de péremption de mon désespoir est passée. Ils vont oublier que Noel est une fête si difficile de notre coté, ils vont nous inonder de cartes de voeux inutiles qui nous rappellent combien le sourire qui est sur la nôtre appartien au passé. Je vais te dire, cette photo de carte de voeux, elle ne date pas de cette année. Cette année il n'y a aucune photo de moi qui rit, à part celle improbable et mystérieuse du jour où l'on a conçu ta soeur. Les anges étaient certainement là pour nous mettre un peu de bonheur. Notre photo de carte de voeux date d'un mois avant ta conception à toi Théophile. Je la regarde, on était si différents, si vivants, si insouciants. 

Le fardeau est lourd aujourd'hui. Je sens le poids que je dois porter et porterai tout le reste de ma vie. Et il n'y a absolument plus personne pour tendre l'oreille, pour m'aider à soulever cette pierre immense qui broie mes épaules. Le temps n'aide pas, j'ai envie de le crier: le temps n'aide pas ! La douleur est si vive, si tu savais. Les autres ne parleront pas de toi ce Noel, ils vont nous souhaiter bêtement, égoistement, une bonne année. Oh oui, ils nous souhaitent du bonheur, on en parle tellement de ce bonheur qu'on a pas compris qu'accepter notre peine c'est faire un pas vers notre apaisement, parler de notre enfant, c'est nous apporter un sourire. Ce n'est pas nous souhaiter une meilleure année, un nouveau bébé, une autre page qui se tourne. Rappelez-nous notre fils, dites-nous que vous pensez à nous, que vous pensez à lui ce soir là, acceptez qu'on ne saura pas aussi joyeux au repas, qu'on ne viendra peut-être pas. Tant d'éducation qu'on doit faire, on ne m'avait pas prévenue qu'en plus de porter cette incroyable peine, il faudrait en plus apprendre aux autres à compatir à notre douleur. Il faut tout apprendre, et tout leur apprendre. On devrait tous avoir des cours d'empathie à l'école, on devrait arrêter de mettre le deuil de côté. Je n'ai plus personne à qui parler, et je dois encore une fois donner une sorte de fascicule mental sur le comportement adequat à avoir face à des parents endeuillés. Et je suis fatiguée. Le monde me fatigue. Si ma fille n'était pas là nul doute que j'envisagerai sérieusement de m'endormir pour un endroit où il n'y a plus rien à expliquer. 

Le fardeau est lourd aujourd'hui. Ce n'est pas grave. Demain, peut-être, il s'en ira faire un tour. 
Le fardeau est lourd.

30 novembre 2017

Mon hiver


Voilà le premier jour de neige. Les flocons auraient caressé ton petit nez pendant qu'on préparerait ton premier Noel. Par la fenêtre de la grande baie vitrée, je regarde les petits moineaux qui viennent picorer les graines, en espérant peut-être t'apercevoir. Le temps a filé mon petit Théophile, d'un coup l'hiver est arrivé comme une chappe de plomb, le ciel c'est rapproché de l'état de mon coeur, il est devenu gris et noir. La pluie tombe à l'intérieur de moi aussi, sans discontinuer. Les feuilles mortes s'amoncellent dans le jardin, il est loin le temps où je jardinais sans relâche car c'était la seule chose que je savais encore faire. Cultiver cette terre pour oublier mon ventre devenu un trou béant de cimetière. J'en ai planté des rosiers, toutes les plantes portent ton nom et celles d'autres petits enfants partis tellement tôt. Maintenant les fleurs sont tombées, les branches sont grises. Je regarde la nature mourir avec étonnement. Pourquoi n'est-elle pas morte plus tôt, comment c'est possible que le printemps soit arrivé après ta mort. Comment est-ce possible qu'en mars, il va de nouveau revenir. On dirait que l'hiver a débarqué à retardement, qu'il devait venir en février dernier quand tu as fermé tes si beaux yeux. Car mon hiver à moi est arrivé à ce moment où j'ai reposé ton corps dans le berceau et où mes mains se sont vidées en même temps que mon âme, de toute leur substance. Mon hiver à moi est arrivé en février, et je ne suis pas capable de réaliser que quelque chose fleurit de nouveau. Cette petite fille en moi, que ressent-elle? Je n'arrive pas à m'adresser à elle, comme si lui parler la ferait disparaitre aussitôt, comme un petit animal saisi d'effroi. Est-ce qu'elle se sent bien dans sa petite maison. Est-ce que tu as laissé une place toute chaude et agréable. Dis moi que tu lui rends visite pour lui donner l'amour qui s'est tari en moi. Dis moi que tu la serres dans tes bras d'ange, car moi je ne peux pas l'atteindre. 

Mon hiver à moi n'est pas fini, et il a commencé depuis déjà tellement de mois. Tellement de mois sans toi Théophile. Est-ce toi cette petite mésange bleue qui vient dans l'abri sous la neige ? Est-ce toi le rouge-gorge qui regarde à la fenêtre ? Nous te chercherons toute notre vie. C'est la malédiction du parent désenfanté de chercher l'enfant perdu partout. Partout on cherchera. Dans un regard, dans un aimal, dans un nuage. On cherchera des réponses qu'on obtiendra jamais : est-ce que c'était écrit dans les lignes de ma main, est-ce que j'aurais pu changer quelque chose pour te sauver. Est-ce que j'ai vraiment tout fait. 

On ne jouera pas dans la neige, tu ne feras pas de luge. Et ce Noel est bien le plus triste de toute ma vie. Et comme pour le soleil qui brille, je me pose la même question : pourquoi les lumières scintillent, pourquoi les chants sont joyeux, pourquoi les foules se pressent dans les magasins, pourquoi le monde continue-t-il d'être heureux. Pourquoi ne sommes nous que deux sur cette carte de voeux. 

Il y a des douleurs qui ne saignent qu'à l'intérieur. Avec le temps qui passe j'ai fini par mettre un sourire sur ma blessure. Je prépare méticuleusement une petite chambre rose et doré en me demandant toujours dans quelles couleurs tu aurais évolué. Je prépare cette chambre pour conjurer le sort, j'installe tout pour que cette fois le bonheur arrive, pour qu'il soit certain d'être attendu et très bien acceuilli. Pour que ce bonheur ne s'enfuie pas. La table à langer est dans la salle de bain, les lapins en peluche dans leur panier, les petites robes sont dans l'armoire, les carrés de mousseline, les draps, le petit lit blanc. Ne part pas cette fois. Cette fois regarde tout est prêt pour le bonheur. Ne part pas cette fois. Cette fois je ne le supporterai pas. 

Est-ce que tu vois le tapis blanc qu'est devenu le jardin, depuis le ciel ? Est-ce que tu seras là à quand Elle lancera sa première boule de neige ? J'ai choisis son prénom, et toi je sais que tu le connais. Peut-on souffrir et être heureux en même temps pendant longtemps? Je n'ai pas encore appris à vivre avec cette dualité Théophile, je n'apprendrai jamais à vivre sans toi. Je ne ferai pas avec. J'apprendrai à vivre avec toi dans mon coeur, dans ma voix, j'apprendrai à vivre sans cette partie de moi que tu as emmené de l'autre côté avec toi. Je ne sais pas encore ce que c'est la vie sans toi, je la découvre tout juste. Elle est tortueuse, elle est étrange et parfois je n'arrive plus à me souvenir de ce que j'étais auparavant, avant le jour zéro de mon existence. Je n'arrive plus à me souvenir de la manière dont je raisonnais, des préoccupations qui m'animaient. Je ne sais pas encore, je dois apprendre à vivre avec ce deuil qui prend chaque jour une nouvelle forme. Je ne sais pas encore non plus comment vivre avec Elle. J'apprendrai ça aussi. Ce sera surement aussi doux que difficile. Tu vois je ne sais même plus si je suis épuisée ou si j'ai encore plus de force qu'avant. 

Je sais que c'est ce coeur qui bat à l'intérieur de moi qui a remplacé le mien. Mutuellement, chacune, nous nous façonnons, je la crée pendant qu'elle panse chaque petite incision que le destin a creusé. Je l'oxygène, pendant qu'elle caresse chacun de mes petits atomes morts d'asphyxie. Je me demande souvent si elle me fera revivre. Mais au final c'est elle qui fait que chaque jour je respire. Chacun de ses coups me fait sourire comme au premier jour; comme à la première grossesse. Le malheur m'a enlevé toute naiveté, mais personne ne m'enlevera l'émerveillement devant cette nouvelle petite vie. Personne ne m'enlevera le désir de voir jouer des enfants dans mon jardin, l'espoir de serrer les miens dans mes bras, l'envie de me battre pour nous. Regarde moi Théophile. Regarde moi depuis le ciel. Elle ne m'a pas anéantie cette putain de maladie. Personne ne m'enlèvera le bonheur de continuer de vivre et de chérir chaque seconde pour toi.

28 novembre 2017

Et le manque

J'ai été au grenier chercher les affaires, une envie de faire le tri, de faire notre nid, de nous organiser, de trier ma vie. C'est là que je suis tombée sur tes échographies, mon petit chat, mon petit Théophile. Que de larmes je verse, et je ne pense pas que ça s'arrêtera un jour. Mon beau petit garçon. Quel beau petit nez, quelles belles petites mains, quelles belles petites jambes. Quelle terrible injustice. Quel manque. Je ne sais pas si je vais m'en sortir, je ne crois pas qu'on peut se sortir de cette peine là. 

Tu me manques tellement, tellement. Tellement. Aujourd'hui, neuf mois après ta mort, la douleur est presque la même que le jour où j'ai du laisser ton petit landau de verre dans le couloir pour que l'infirmière te conduise à la morgue. Presque la même tu vois. Elle n'a pas beaucoup changé. La douleur a creusé mon visage au fil des semaines, cette nouvelle grossesse a rendu mes joues roses, mais mon coeur est tellement éprouvé. 

Chaque nuit je fais le même rêve d'abandon. Je suis seule, tu n'es plus là, ton papa n'est plus là, ta soeur n'a jamais été là. Chaque nuit je me cogne et me soulève, je crie dans mon sommeil. Certains soirs je ne crie pas, je me réveille juste saisie d'effroi et je serre dans mes bras ce bout de famille qui reste. Elle bouge, mais parfois ça n'apaise pas ma peine. Elle bouge, alors je sais qu'elle est toujours vivante, c'est ça de pris, c'est déjà ça au moins. Je n'aurais pas à accoucher d'urgence cette nuit, je n'aurais pas à pousser un petit corps mort. Elle est vivante. Je peux dormir et retrouver les mauvaises ombres que mon inconscient anime. 

C'est aussi la réalité du deuil périnatal: être hanté par la mort, celle qui vient sans prévenir, celle qui ne soulage pas, celle qui emporte c'est tout. Mon beau petit garçon. Je voudrais te serrer dans mes bras, te murmurer les mêmes mots secrets que je t'ai dit pour la dernière fois. Dieu que la plaie est vive. Tout est si acéré, prêt à saigner à chaque mot. Je voudrais trouver la paix d'autrefois, m'endormir avec ton odeur de menthe douce. Je voudrais retrouver la sérenité d'autrefois. Je ne sais pas si elle reviendra.

24 novembre 2017

Terre/Ciel

Ton absence Théophile se vit différement chaque jour. Chaque matin le deuil prend une nouvelle forme. Aujourd'hui c'est un goût amer et une douleur sourde, hier c'était une forme d'hébétude. Demain qui sait. Bientôt viendra la Saint-Nicolas, cette fête des enfants dont tous les parents parlent en souriant. Les chants, les cadeaux. Les petits chaussons à la cheminée. Nous les avions mis l'an dernier, tes petits chaussons mouton dans lequel tu ne mettras jamais les pieds. Nous les avions rempli de douceurs, le sourire aux lèvres nous aussi. Tu allais bientôt arriver, mai serait bientôt là, nous allions être une famille si comblée. Finalement nous sommes bien une famille, mais décomposée entre terre et ciel, brisée. Tes petits chaussons dans lequel tu ne mettras jamais les pieds sont au grenier. Il en coutera à ton papa de les redescendre et de les remplir à nouveau pour te gâter dans l'au-delà. Et comme ajouter cette nouvelle paire de chausson aux côtés des notres, cette petite paire de ballerines rose surréaliste. Des bonbons pour toi, des bonbons pour elle. Finira-elle par les mettre dedans, ses petits pieds? Auront-ils assez grandi, pourra-t-elle un jour marcher ? 

Ceux qui ne connaissent pas le deuil d'un enfant ne comprendront pas toujours cet aller-retour entre la peine sans fin et l'espoir d'autre chose. Ils penseront qu'envisager le pire c'est regarder en arrière. Ils ne sauront pas qu'avec un enfant mort on ne va plus jamais de l'avant. On met un pied devant l'autre en hésitant et c'est déjà beaucoup. On ne marchera plus jamais comme avant. Mais cet effort là, cette aventure de nouvelle vie où on récupère nos morceaux, elle ne se dira pas. Nous écoutons les récits des Saint Nicolas de tous les petits en se disant que Théophile aurait dû être là entre les chocolats et les speculoos, notre cadeau de vie à nous. Ils ont oublié les autres, ils ont oublié que la vie n'a pas repris, qu'on a pas retrouvé nos morceaux, que ce n'est pas encore fini, que ça ne le sera jamais, que ça ne marche pas comme ça, que c'est bien plus subtil. 

Il n'y a pas de manuel pour les parents des enfants défunts, il n'y a même pas de nom pour nous appeler. On est simplement ceux qui ont perdu un bébé, ils le diront en chuchotant comme si le dire à haute voix aller porter malheur. Ils le diront en frémissant. Ou ils ne le diront plus, pensant que cet épisode de notre vie ne peut pas nous définir. Et pourtant il nous définira.

Il n'y a pas de manuel. Il faut tout leur expliquer. C'est pour ça aussi que j'écris Théophile, j'écris pour que quelque part, quelqu'un puisse savoir. Car plus le temps passe, moins j'ai envie de parler de toi à ceux qui ne comprennent rien. Tu es trop précieux. Les paroles des autres arrivent trop tard, parfois trop tôt, elles ne sont que rarement bien dosées. Puis il y a ceux qui ont trouvé les mots, qui t'ont découvert, qui ont cherché à te connaître, parfois à retardement, comme s'ils prenaient conscience de ta toute petite vie. Ceux qui ont demandé à voir tes photos, ceux qui ont demandé quelle odeur tu avais, ceux qui sont venus voir le champ où tes cendres se sont envolées. Ceux qui t'ont reconnu, qui te rendent hommage en te mentionnant. Et il y a ceux qui disent comme une excuse : mais il n'a pas assez vécu, mais comment parler de lui si je ne l'ai pas connu. Et se sont ceux là qui ne comprennent rien. Ceux là qui donneront des leçons sur la vie d'après, l'enfant d'après, ceux là qui imaginent des traumatismes là où il n'y en a pas. Notre famille est bénie par un ange personnel, notre fille aura son frère au ciel, mais elle aura toujours un frère. Ce n'est pas parce que j'ai perdu mon enfant que je ne suis pas certaine d'être une bonne mère. Au contraire, je le sais. Cette petite fille qui sera dans mes bras, ce ne sera pas la première. Je sais déjà, tellement, tellement, qu'il y a de la place dans mon coeur de maman pour de nombreux enfants. Que cet amour se démultiplie. Que j'étais bien faite pour ça, que je l'ai su à la seconde où je t'ai vu Théophile. Je t'ai aimé tout de suite. Et je l'aimerai aussi.


Mais en attendant, c'est le premier automne sans toi. Et toutes les saisons qui arrivent seront sans toi aussi. Et cette peine là ne partira pas. Les jours sont lourds et silencieux. Je vous parle, à toi, à elle. Parfois elle répond par un coup, parfois c'est toi qui me répond par un signe. 
Je suis entre terre et ciel.


21 novembre 2017

Quelle lumière



Je marche vers je ne sais quelle lumière. 

J'ai vu ta soeur sur cet écran, les examens sont bons, alors j'ai fermé les yeux pour ne plus voir. Ne plus souffrir à chaque image de son petit corps en 2D, ne plus craindre à chaque seconde une terrible nouvelle. Ne plus souffrir. Le temps où nous nous émerveillions devant l'échographie est révolu depuis si longtemps. Le temps de l'allégresse, tant de légèreté. Quand nous sommes rentrés ce soir après l'analyse, nous étions simplement là, hébétés, fatigués. Jusqu'ici tout va bien. C'est une phrase qu'on avait plus vraiment entendu. Jusqu'ici, tout va bien. Ta soeur se développe, et chaque jour je mesure la fragilité de son existence, de la tienne, de la notre à tous. Je m'imagine chaque petit tendon, petit os, chaque petit tissus, chaque petit amas de cellules organisées selon une logique maîtresse qui nous dépasse encore complètement. Ils appellent ça le mystère de la vie. 

Je marche vers je ne sais quelle lumière. Souvent je me demande si le soleil brillera autant qu'auparavant, sans toi. Pour l'instant il s'agit de faire comprendre aux autres que ce n'est pas le cas pour l'instant. Non rien ne brille. Ni le ciel pâle des jours qui passent, ni les villes que nous visitons, ni les fêtes qui approchent. Rien ne brille. Tout est recouvert d'une amertume qui voile n'importe quel rayon. Alors je marche mais je ne sais pas vraiment vers quelle lumière. Est-ce que ce petit être à l'intérieur de moi va me rendre le soleil. Va-t-elle me rendre la vie. Seras-tu une victoire, toi, dont j'ai choisi le prénom. Toi que j'espère, je ne t'attends pas car je ne sais finalement pas si tu seras là. Mais je t'espère. Je n'ai jamais autant voulu vivre et mourir en même temps. Je suis suspendue à chacun de tes battements. S'ils cessent, qu'on ne s'acharne pas. S'ils cessent, qu'on nous laisse ensemble cette fois.

14 novembre 2017

Le soleil se couche et je ne sais pas ce que j'attends.
Est-ce que c'est la nuit, le matin, toutes les heures me rapprochent de toi. Chaque seconde m'en rapproche. On ne sait finalement pas quand, mais ça au moins c'est certain.
Parfois je ne sais plus si je n'attends pas simplement la fin.

13 novembre 2017

Xibalba

Dans notre monde, on ne prie plus les morts. On les appelle pudiquement nos êtres chers, nos disparus. Où sont-ils allés, ces êtres que nous aimons par desssus-tout ? Où es-tu allé Théophile ? Tu n'as pas disparu comme une ombre qui s'éclipse, une étoile qui file, une lumière qui flambe en quelques secondes. Ce n'est pas ça qu'il s'est produit. Ce qu'il s'est produit c'est une incision profonde et chirurgicale dans toute ma matrice, une extraction de tout ton être recroquevillé et hypoxique, une réanimation longue et laborieuse. Une première respiration, faible et inaudible. Une vie de piqures, de toutes petites aiguilles. Une vie de souffrance et d'inconfort, le matelas devait être rêche, l'air devait être sec. Le manque de l'essentiel devait être infini. Ma douleur n'était peut être rien comparé à la tienne. Quand le placenta s'est décollé, qu'as-tu ressenti. Est-ce que c'était long. Est-ce que tu cherchais ton oxygène avec ta bouche, est-ce que tes mains raclaient les bords ? Comment est-ce possible?

Tu n'as pas disparu. Tu ne t'es pas simplement effacé comme on enlève une goutte d'eau, tu es plus que vivant en moi. Tu es plus que palpable. Quand je serre mes genoux l'un contre l'autre, quand je serre mes épaules avec mes mains, c'est toi que je sens. Tu es dans chaque fibre de mon être. Tu n'es pas un être cher, tu étais ce que j'avais de plus cher au monde. Tu étais le plus précieux de tous mes trésors. 

Où se trouve le monde de l'impossible? Celui où je serai avec toi, et où nous serions heureux. Il n'y a pas de disparus, il n'y a que des morts dont on a plus le droit de parler. Que des morts qu'on ne plus évoquer. Il n'y a aucune place pour toi dans le monde des vivants. Maintenant je comprends qu'il n'y a que les parents qui ne peuvent pas remplacer leur enfant. Il n'y a que les parents qui penseront toujours, qui aimeront à jamais. 

Le temps passe, oui. La douleur est moins aigue, moins acérée. Elle n'est pas moins facile, détrompe toi. On te ment quand on te dit que le temps guérit tout. Il y a des peines qui sont comme des coquillages, leur bord s'émousse avec les vagues, mais il reste toujours des coins un peu tranchants. Ils te blesseront quand tu ne t'y attendras pas. Ce sera un petit garçon qui court vers sa maman, un ballon, un petit train. Un sac à dos. Un gouter recouvert d'aluminium. Une date. Le temps n'aide pas, il passera, c'est tout. La vie semble moins importante en un sens, car ce n'est qu'un passage jusqu'à te retrouver. La vie semble plus importante, en un autre côté, parce qu'il faut l'aimer pour toi. Parce qu'on a choisi de rester, parce qu'Elle va naître, peut-être. Parce qu'on a fait le choix d'espérer. 

Je vais te dire comment ça va se passer. Au bout de quelques mois, les jours passeront vite, tu ne comprendra pas toujours comment s'est possible. Comment la Terre ne s'est pas arrêtée. Comment tu as pu ne pas te foutre en l'air. Ils te diront que c'est une cicatrice à jamais, et je ne suis pas d'accord : ça ne cicatrisera jamais. Ils te diront que la vie reprend, ce sera peut-être vrai, mais elle ne sera plus jamais la même. Ils te diront que maintenant d'autres enfants sont là, et tu pourras leur répondre que le premier né, le premier chéri, il n'est pas là, lui. C'est eux qui te diront qu'il ne faut pas remplacer les morts, et c'est les mêmes qui le feront. On te dira n'importe quoi. Personne n'aura confiance en ton jugement, en tes choix, personne ne sera dans tes chaussures, et Dieu qu'elles seront lourdes à porter. Dieu qu'elles seront inconfortables. Mais il faudra apprendre à courrir avec, à les rattraper tous, à revenir sur scène. Ils penseront que tu étais à la retraite. Mais toi tu sauras que tu as couru le marathon de toute ton existence, l'épreuve de toute ta vie. 

Je ne vaincrai jamais la mort. Elle t'a pris et j'ai tout perdu. La revanche que je veux, elle ne sera jamais complète. Je ne te tiendrai jamais dans mes bras de nouveau. Je ne serrerai plus jamais ton petit corps si beau. Ton départ a coupé tous les fils qui me retenaient aux faux-semblants. Ils pensent que je suis au crepuscule des choses. Moi je crois que je suis à l'aube de ma renaissance. Je pense qu'elle m'attends. Je ne vaincrai jamais la mort, mais si Elle, elle vit. Si Elle, elle respire de tous ses poumons. Si Elle, elle est rose et potelée. Si Elle, elle est déposée au creux de mes bras. Si Elle, elle est enlevée à temps. Si Elle, elle est sauvée. Se pourrait-il que son premier souffle soit aussi le mien? Se pourrait-il que son premier regard, soit aussi le mien? Ce premier regard, sera t-il aussi le tien. 

Ils te diront que tu as l'air resplandissante, en nouvelle maman. Mais ce ne sera pas vrai. Tu seras épuisée avant même d'avoir débuté. La course aura été si longue, tes forces seront épuisées. Mais tes ressources seront décuplées par ce cri que tu n'avais pas entendu la première fois. Ce cri de la Vie. Tu ne vaincras jamais la mort. Mais quand Elle criera, si Dieu le veut, quand Elle criera, tu sauras le prix de sa voix. Le privilège, immense, qui t'es fait.

Tu sauras toi, combien tu as retenu ton souffle si longtemps. Si longtemps en apnée pour te serrer contre moi. Ils penseront savoir, mais ils ne sauront pas. Ce sera peut-être ça, cette joie intense. Ce sera peut-être la mort de nouveau, personne ne sait. Ils te diront que la foudre ne tombe pas deux fois au même endroit, mais toi tu sauras que le pire est possible. Ils oublieront que tu n'as pour l'instant connu que ça. 

Les jours se raccourcissent avec l'hiver. Quelle tristesse de quitter l'automne, la période où Théophile allait bien. Je ne veux pas de l'hiver, je ne veux pas de cette dernière saison avant le dénouement. Je ne veux pas de ces fêtes qui ne peuvent pas en être, puisque tu n'es pas là. J'ai peur du futur comme jamais. Je ne vis qu'en apnée sans savoir si je vais continuer à vivre une fois le printemps retourné.


8 novembre 2017

جنّة

Il y a six ans j'arrivais avec ma valise sur le quai de la gare du midi.
Tu sais, j'ai plus vécu en six ans qu'en toute une vie. 
Je suis fatiguée de vivre, et en même temps je mesure la valeur de l'existence, bien plus qu'autrefois. 
Quand je pense à la personne que j'étais auparavant, je ne me reconnais pas.
Cette fille sur le bord des quais du Rhône, ce n'est plus moi depuis si longtemps. Elle ne m'intéresse même pas. Ce qu'elle se disait, les rêves qu'elle avait. Ils sont dérisoires par rapport au mystère de la vie et à la douleur de l'apprentissage. Je croyais connaître la souffrance. Pourtant je n'avais jamais souffert. Ces reliques du passé, je ne les souhaite plus dans ma vie. Ces questionnements inutiles, ces pseudo douleurs. Plus on parle de la souffrance et finalement moins on souffre en réalité. La vraie douleur elle n'admet plus l'écriture ni la parole. Elle clos les lèvres comme une mort.

Prendre ce train le 8 novembre 2011 et quitter Lyon, c'est la meilleure décision de ma vie tu vois. 
C'est quand il a fallu décider où mettre tes cendres que j'ai compris que mon pays, ce n'était plus là bas. C'est en haut, avec toi. C'est le Jannah. Je n'ai jamais eu vraiment de pays de toute façon, peut être parce que ma destiné c'est de vivre dans l'espoir de ce jardin où la douleur de ne pas pouvoir te toucher n'existera plus. 

Quand on me dit que la vie reprend parce que j'en porte une nouvelle au creux de moi, ils te font mourir une seconde fois. J'ai passé vingt-neuf ans de ma vie à en chercher un sens, et c'est toi qui me la donné. Toi dans ta petite boite humidifiée, toi et ta petite peau rouge, si fragile, si douce. Tu es la peau la plus douce que j'ai pu touchée Théophile. Tu avais encore le lanugo du nouveau-né, tu étais plus que neuf, tu étais prématuré. Et pourtant tellement terminé. Ta petite main, elle n'a pas vraiment eu le temps de serrer la mienne. Moi j'étais sure que tu allais survivre, moi j'étais là dans mon lit, je ne suis pas souvent venue te voir, j'étais sure que tu allais survivre, je pensais que nous étions au début du combat. En vérité c'était le clap final de ta toute petite vie. Tu l'as vécu avec ton papa qui est resté longtemps à côté de ta couveuse, les mains sur ton corps, à communiquer par la peau avec toi. Peut-être que c'était vôtre moment, le mien je l'avais eu sans le savoir pendant des mois. Des mois à vomir et soupirer que la grossesse est difficile. Des mois sans savoir. En fait on ne sait jamais rien. 

Ca fait six ans que je suis ici, et c'est l'anniversaire de toute ma vie. 
J'étais destinée à le prendre ce train, à descendre à Bruxelles-midi avec mon manteau gris. Tu es l'aboutissement de toutes ces années où j'ai rencontré, aimé, construit, espéré. Tu es notre enfant, ce timide "nous" qu'on chérit et pour lequel on se bat. Personne ne le fêtera cet anniversaire, pourtant c'est peut être aujourd'hui que je suis née. Avec toi dans mon coeur, et cette minuscule petite fille dans mon corps. Unis tous ensemble dans la même chair, partageant le même sang. Je vous aime mes enfants. Je vous aime comme je n'ai jamais aimé. 

C'est l'aube de toute une vie. Tu es peut être parti mais tu es là en moi. Je te respire encore, ton odeur de menthe fraîche, je te câline dans ma tête, je caresse ta tête et tes petits cheveux mouillés. J'embrasse ta bouche aux lèvres de ton papa. Je prends tes petites jambes en grenouille dans le creux de ma main, je passe mon doigts sur les lignes de tes petits pieds, je lèche la paume de tes mains comme un animal. Tu es mien, je te reconnais. 

Pourquoi t'ont-ils arraché de mon ventre. Pourquoi ce qu'il m'est resté de toi c'est cette cicatrice de quinze centimètres et douze points. Les autres grimacent, mais moi je n'ai pas mal. Ce n'est pas ici que j'ai mal. C'est dans mon ventre, le vide intersidéral. C'est dans mon coeur de maman qui cherche son petit partout. Ce coeur ne comprend pas la mort de l'enfant. Même quand tout le reste le sait, lui il ne comprends pas. Il cherche le jour, il cherche la nuit. La mère endeuillée a des bras invisibles qui cherchent son petit à chaque heure. A chaque seconde elle cherche. Mais où est-il? Il devrait être ici, ou là, dans mes bras. Il devrait être encore au creux de moi. Quels sont ses spasmes qui m'agitent ?   Pourquoi mon fils est-il devenu un membre fantôme qui me donne des coups de pied ? 

Après toi, mon utérus était une maison dévastée par un ouragan.
Je suis sure que Théophile a dû tout laisser sur son passage, ils l'ont délogé sans ménagement, le placenta s'est barré comme un voleur. Erreur de fabrication. Qu'as-tu laissé derrière toi Théophile? Est-ce qu'Elle sait, elle, nouveau locataire? Est-ce qu'elle sent ? J'aime à penser que tu reviens visiter cette douce cavité que tu as toujours connu. J'aime à penser que tu l'enlaces, la rassures et la berces, quand moi je ne peux pas le faire. J'espère que lorsque je pleure, tu es là pour lui dire que je ne pleure que d'amour. 

J'aime me dire quand je dors, nous sommes réunis. Nous dans le lit, Elle gigotant au fond de moi, toi dans le creux de tes cendres, et le chat dans sa boite. C'est peut-être pas l'idéal, mais c'est notre famille. C'est l'anniversaire de ta maman Théophile. C'est l'année zéro de sa vie. Le futur est une nuit sans fin. Apportera-t elle des joies, des peines ?  Il n'y a plus de certitude quand l'impensable a frappé une seule fois. Mais tu es mon étoile, peu importe la mer, le navire de mon amour est insubmersible. L'amour ne passera jamais.