14 novembre 2017

Le soleil se couche et je ne sais pas ce que j'attends.
Est-ce que c'est la nuit, le matin, toutes les heures me rapprochent de toi. Chaque seconde m'en rapproche. On ne sait finalement pas quand, mais ça au moins c'est certain.
Parfois je ne sais plus si je n'attends pas simplement la fin.

13 novembre 2017

Xibalba

Dans notre monde, on ne prie plus les morts. On les appelle pudiquement nos êtres chers, nos disparus. Où sont-ils allés, ces êtres que nous aimons par desssus-tout ? Où es-tu allé Théophile ? Tu n'as pas disparu comme une ombre qui s'éclipse, une étoile qui file, une lumière qui flambe en quelques secondes. Ce n'est pas ça qu'il s'est produit. Ce qu'il s'est produit c'est une incision profonde et chirurgicale dans toute ma matrice, une extraction de tout ton être recroquevillé et hypoxique, une réanimation longue et laborieuse. Une première respiration, faible et inaudible. Une vie de piqures, de toutes petites aiguilles. Une vie de souffrance et d'inconfort, le matelas devait être rêche, l'air devait être sec. Le manque de l'essentiel devait être infini. Ma douleur n'était peut être rien comparé à la tienne. Quand le placenta s'est décollé, qu'as-tu ressenti. Est-ce que c'était long. Est-ce que tu cherchais ton oxygène avec ta bouche, est-ce que tes mains raclaient les bords ? Comment est-ce possible?

Tu n'as pas disparu. Tu ne t'es pas simplement effacé comme on enlève une goutte d'eau, tu es plus que vivant en moi. Tu es plus que palpable. Quand je serre mes genoux l'un contre l'autre, quand je serre mes épaules avec mes mains, c'est toi que je sens. Tu es dans chaque fibre de mon être. Tu n'es pas un être cher, tu étais ce que j'avais de plus cher au monde. Tu étais le plus précieux de tous mes trésors. 

Où se trouve le monde de l'impossible? Celui où je serai avec toi, et où nous serions heureux. Il n'y a pas de disparus, il n'y a que des morts dont on a plus le droit de parler. Que des morts qu'on ne plus évoquer. Il n'y a aucune place pour toi dans le monde des vivants. Maintenant je comprends qu'il n'y a que les parents qui ne peuvent pas remplacer leur enfant. Il n'y a que les parents qui penseront toujours, qui aimeront à jamais. 

Le temps passe, oui. La douleur est moins aigue, moins acérée. Elle n'est pas moins facile, détrompe toi. On te ment quand on te dit que le temps guérit tout. Il y a des peines qui sont comme des coquillages, leur bord s'émousse avec les vagues, mais il reste toujours des coins un peu tranchants. Ils te blesseront quand tu ne t'y attendras pas. Ce sera un petit garçon qui court vers sa maman, un ballon, un petit train. Un sac à dos. Un gouter recouvert d'aluminium. Une date. Le temps n'aide pas, il passera, c'est tout. La vie semble moins importante en un sens, car ce n'est qu'un passage jusqu'à te retrouver. La vie semble plus importante, en un autre côté, parce qu'il faut l'aimer pour toi. Parce qu'on a choisi de rester, parce qu'Elle va naître, peut-être. Parce qu'on a fait le choix d'espérer. 

Je vais te dire comment ça va se passer. Au bout de quelques mois, les jours passeront vite, tu ne comprendra pas toujours comment s'est possible. Comment la Terre ne s'est pas arrêtée. Comment tu as pu ne pas te foutre en l'air. Ils te diront que c'est une cicatrice à jamais, et je ne suis pas d'accord : ça ne cicatrisera jamais. Ils te diront que la vie reprend, ce sera peut-être vrai, mais elle ne sera plus jamais la même. Ils te diront que maintenant d'autres enfants sont là, et tu pourras leur répondre que le premier né, le premier chéri, il n'est pas là, lui. C'est eux qui te diront qu'il ne faut pas remplacer les morts, et c'est les mêmes qui le feront. On te dira n'importe quoi. Personne n'aura confiance en ton jugement, en tes choix, personne ne sera dans tes chaussures, et Dieu qu'elles seront lourdes à porter. Dieu qu'elles seront inconfortables. Mais il faudra apprendre à courrir avec, à les rattraper tous, à revenir sur scène. Ils penseront que tu étais à la retraite. Mais toi tu sauras que tu as couru le marathon de toute ton existence, l'épreuve de toute ta vie. 

Je ne vaincrai jamais la mort. Elle t'a pris et j'ai tout perdu. La revanche que je veux, elle ne sera jamais complète. Je ne te tiendrai jamais dans mes bras de nouveau. Je ne serrerai plus jamais ton petit corps si beau. Ton départ a coupé tous les fils qui me retenaient aux faux-semblants. Ils pensent que je suis au crepuscule des choses. Moi je crois que je suis à l'aube de ma renaissance. Je pense qu'elle m'attends. Je ne vaincrai jamais la mort, mais si Elle, elle vit. Si Elle, elle respire de tous ses poumons. Si Elle, elle est rose et potelée. Si Elle, elle est déposée au creux de mes bras. Si Elle, elle est enlevée à temps. Si Elle, elle est sauvée. Se pourrait-il que son premier souffle soit aussi le mien? Se pourrait-il que son premier regard, soit aussi le mien? Ce premier regard, sera t-il aussi le tien. 

Ils te diront que tu as l'air resplandissante, en nouvelle maman. Mais ce ne sera pas vrai. Tu seras épuisée avant même d'avoir débuté. La course aura été si longue, tes forces seront épuisées. Mais tes ressources seront décuplées par ce cri que tu n'avais pas entendu la première fois. Ce cri de la Vie. Tu ne vaincras jamais la mort. Mais quand Elle criera, si Dieu le veut, quand Elle criera, tu sauras le prix de sa voix. Le privilège, immense, qui t'es fait.

Tu sauras toi, combien tu as retenu ton souffle si longtemps. Si longtemps en apnée pour te serrer contre moi. Ils penseront savoir, mais ils ne sauront pas. Ce sera peut-être ça, cette joie intense. Ce sera peut-être la mort de nouveau, personne ne sait. Ils te diront que la foudre ne tombe pas deux fois au même endroit, mais toi tu sauras que le pire est possible. Ils oublieront que tu n'as pour l'instant connu que ça. 

Les jours se raccourcissent avec l'hiver. Quelle tristesse de quitter l'automne, la période où Théophile allait bien. Je ne veux pas de l'hiver, je ne veux pas de cette dernière saison avant le dénouement. Je ne veux pas de ces fêtes qui ne peuvent pas en être, puisque tu n'es pas là. J'ai peur du futur comme jamais. Je ne vis qu'en apnée sans savoir si je vais continuer à vivre une fois le printemps retourné.


8 novembre 2017

جنّة

Il y a six ans j'arrivais avec ma valise sur le quai de la gare du midi.
Tu sais, j'ai plus vécu en six ans qu'en toute une vie. 
Je suis fatiguée de vivre, et en même temps je mesure la valeur de l'existence, bien plus qu'autrefois. 
Quand je pense à la personne que j'étais auparavant, je ne me reconnais pas.
Cette fille sur le bord des quais du Rhône, ce n'est plus moi depuis si longtemps. Elle ne m'intéresse même pas. Ce qu'elle se disait, les rêves qu'elle avait. Ils sont dérisoires par rapport au mystère de la vie et à la douleur de l'apprentissage. Je croyais connaître la souffrance. Pourtant je n'avais jamais souffert. Ces reliques du passé, je ne les souhaite plus dans ma vie. Ces questionnements inutiles, ces pseudo douleurs. Plus on parle de la souffrance et finalement moins on souffre en réalité. La vraie douleur elle n'admet plus l'écriture ni la parole. Elle clos les lèvres comme une mort.

Prendre ce train le 8 novembre 2011 et quitter Lyon, c'est la meilleure décision de ma vie tu vois. 
C'est quand il a fallu décider où mettre tes cendres que j'ai compris que mon pays, ce n'était plus là bas. C'est en haut, avec toi. C'est le Jannah. Je n'ai jamais eu vraiment de pays de toute façon, peut être parce que ma destiné c'est de vivre dans l'espoir de ce jardin où la douleur de ne pas pouvoir te toucher n'existera plus. 

Quand on me dit que la vie reprend parce que j'en porte une nouvelle au creux de moi, ils te font mourir une seconde fois. J'ai passé vingt-neuf ans de ma vie à en chercher un sens, et c'est toi qui me la donné. Toi dans ta petite boite humidifiée, toi et ta petite peau rouge, si fragile, si douce. Tu es la peau la plus douce que j'ai pu touchée Théophile. Tu avais encore le lanugo du nouveau-né, tu étais plus que neuf, tu étais prématuré. Et pourtant tellement terminé. Ta petite main, elle n'a pas vraiment eu le temps de serrer la mienne. Moi j'étais sure que tu allais survivre, moi j'étais là dans mon lit, je ne suis pas souvent venue te voir, j'étais sure que tu allais survivre, je pensais que nous étions au début du combat. En vérité c'était le clap final de ta toute petite vie. Tu l'as vécu avec ton papa qui est resté longtemps à côté de ta couveuse, les mains sur ton corps, à communiquer par la peau avec toi. Peut-être que c'était vôtre moment, le mien je l'avais eu sans le savoir pendant des mois. Des mois à vomir et soupirer que la grossesse est difficile. Des mois sans savoir. En fait on ne sait jamais rien. 

Ca fait six ans que je suis ici, et c'est l'anniversaire de toute ma vie. 
J'étais destinée à le prendre ce train, à descendre à Bruxelles-midi avec mon manteau gris. Tu es l'aboutissement de toutes ces années où j'ai rencontré, aimé, construit, espéré. Tu es notre enfant, ce timide "nous" qu'on chérit et pour lequel on se bat. Personne ne le fêtera cet anniversaire, pourtant c'est peut être aujourd'hui que je suis née. Avec toi dans mon coeur, et cette minuscule petite fille dans mon corps. Unis tous ensemble dans la même chair, partageant le même sang. Je vous aime mes enfants. Je vous aime comme je n'ai jamais aimé. 

C'est l'aube de toute une vie. Tu es peut être parti mais tu es là en moi. Je te respire encore, ton odeur de menthe fraîche, je te câline dans ma tête, je caresse ta tête et tes petits cheveux mouillés. J'embrasse ta bouche aux lèvres de ton papa. Je prends tes petites jambes en grenouille dans le creux de ma main, je passe mon doigts sur les lignes de tes petits pieds, je lèche la paume de tes mains comme un animal. Tu es mien, je te reconnais. 

Pourquoi t'ont-ils arraché de mon ventre. Pourquoi ce qu'il m'est resté de toi c'est cette cicatrice de quinze centimètres et douze points. Les autres grimacent, mais moi je n'ai pas mal. Ce n'est pas ici que j'ai mal. C'est dans mon ventre, le vide intersidéral. C'est dans mon coeur de maman qui cherche son petit partout. Ce coeur ne comprend pas la mort de l'enfant. Même quand tout le reste le sait, lui il ne comprends pas. Il cherche le jour, il cherche la nuit. La mère endeuillée a des bras invisibles qui cherchent son petit à chaque heure. A chaque seconde elle cherche. Mais où est-il? Il devrait être ici, ou là, dans mes bras. Il devrait être encore au creux de moi. Quels sont ses spasmes qui m'agitent ?   Pourquoi mon fils est-il devenu un membre fantôme qui me donne des coups de pied ? 

Après toi, mon utérus était une maison dévastée par un ouragan.
Je suis sure que Théophile a dû tout laisser sur son passage, ils l'ont délogé sans ménagement, le placenta s'est barré comme un voleur. Erreur de fabrication. Qu'as-tu laissé derrière toi Théophile? Est-ce qu'Elle sait, elle, nouveau locataire? Est-ce qu'elle sent ? J'aime à penser que tu reviens visiter cette douce cavité que tu as toujours connu. J'aime à penser que tu l'enlaces, la rassures et la berces, quand moi je ne peux pas le faire. J'espère que lorsque je pleure, tu es là pour lui dire que je ne pleure que d'amour. 

J'aime me dire quand je dors, nous sommes réunis. Nous dans le lit, Elle gigotant au fond de moi, toi dans le creux de tes cendres, et le chat dans sa boite. C'est peut-être pas l'idéal, mais c'est notre famille. C'est l'anniversaire de ta maman Théophile. C'est l'année zéro de sa vie. Le futur est une nuit sans fin. Apportera-t elle des joies, des peines ?  Il n'y a plus de certitude quand l'impensable a frappé une seule fois. Mais tu es mon étoile, peu importe la mer, le navire de mon amour est insubmersible. L'amour ne passera jamais.


6 novembre 2017

Le noir sans étincelle

Combien de fois n'ais-je souhaité te rejoindre, Théophile. La place d'une mère n'est-elle pas auprès de son enfant bien aimé? Je serais dans le ciel à te bercer de tous mes bras de pieuvre maternelle, à me nourrir de ton odeur, à t'embrasser. Tu étais si doux Théophile, ta peau était tellement satinée, j'en étais émerveillée. Tu étais le plus doux que je n'ai jamais étreins, le plus doux que je n'ai jamais touché. Tu étais merveilleux.

Comment avancer sans toi à mes côtés. Il n'y a pas de guide pour celui qui a perdu un enfant. Les gens n'ont pas de mots, les gens n'ont pas de ressources. J'ai compris maintenant ce que ça signifie quand on dit que parfois, personne ne peut nous aider. Je suis seule avec toi, mon petit garçon bien aimé. Moi seule t'ai porté, moi seule connais tes gestes doux, tes petits coups, moi seule t'es crée de tout mon être en te donnant le pain et l'eau de chaque jour, en te façonnant aux battements de mon coeur. Je suis morte avec toi. Ce coeur qui battait à l'unisson du tien, il est mort avec toi. Il y a un infarctus à l'intérieur, quelque chose s'est éteint, les cellules se sont grisées. Une mère meurt quand son enfant s'en va. C'est l'ombre d'elle même qui reste. Et ensuite il faut un temps inimaginable pour reconstruire quelque chose qui ressemble à ce nouveau nous-même. Mais ce nous sans toi, ce n'est pas nous. Aucune mère n'est complète quand manque son enfant.

Huit mois après ton départ, il y a encore des douleurs qui ne peuvent pas s'écrire. Des images qui arrivent dans ma tête comme un film horrible. Des images, qui ne peuvent pas se dire.

Dieu que la route est longue pour rassembler tous ces morceaux de moi-même.
Tu me manques d'un manque juste inimaginable, inexprimable. Un manque animal, visceral.
Un manque à la hauteur de mon amour.

15 octobre 2017

Une journée pour te rendre hommage

Vous avez été des dizaines et des dizaines à nous faire parvenir des bougies et des messages à l'occasion de la Journée mondiale du deuil périnatal.
Merci de nous permettre de faire vivre le souvenir de notre petit garçon et de libérer cette parole. Car oui, nous parlerons pour lui, nous vivrons pour lui, nous chanterons pour lui.
Toutes ces lumières sont autant d'étincelles de vie, car oui la vie peut triompher de cette terrible maladie qui l'a emporté, la pré éclampsie. Oui, la vie peut triompher, et c'est par votre présence et votre soutien. Car si le deuil d'un enfant est une épreuve à laquelle il semble impossible de survivre, c'est l'indifférence qui peut finir par tuer les parents.
Alors, je vais vous dire :
Théophile nous a apporté tellement de bonheur :
Le bonheur de voir ce bout d'amour qu'on a crée tous les deux.
Le bonheur de se rendre compte que oui,
Oui, on peut vraiment aimer quelqu'un à l'infini.
La nature se réinvente sans cesse pour nous envoyer des signes de lui : un rouge-gorge au plumage tout doux, une coccinelle qui s'invite sur la main, la caresse du vent.
Nous ne sommes plus les mêmes.
Pas seulement parce que cette année nous a beaucoup éprouvé. Nous ne sommes plus les mêmes car nous voyons notre monde différemment, et il est sous certains angles beaucoup plus beau qu'avant.

14 juillet 2017

The face of pregnancy loss

This is us. We fight. We try to hold on. And sometimes we fail. We hope and sometimes we fall. This is us. This is pregnancy loss. You come home with empty arms, scars and tears. Blood, needles, hospital bed, empty crib. You do not cry, you shout. You do not weep, you shout. You shout like an animal. You do not have pain, you're dying. There is a before loss and an after loss. You're dead since the minute they told you there is no heartbeat, or you have to say goodbye. 

We try to hold on. We hope, sometimes we still laugh, we still eat, we still talk. But we are not the same anymore. We carry them in our hearts. This is pregnancy loss. Your best day became your worst. Your worst fears became your reality. And sometimes you still don't realize it happened. You shout in every room of your empty house, you shout in the streets, in the garden, at work, in your car. You're stronger than yesterday, but you're weaker than ever. This is pregnancy loss. 

We hold on, we still hope. We do not fear death anymore. But don't forget we still fear this incredible pain, we still learn how to deal with it. We still learn how to live without him. This is pregnancy loss. We decide to hold on, because we believe that life will triumph. We still believe our love is stronger than disease and death. 

This is life after loss.
It's not our life anymore, it's how to be here without you. How to still smile and see all the marvelous beauties of the world, without you. How to be a family without you. How to carry a new life, but not you. This is life after loss. We try and we fail, we hope and we fall, but we hold on. We hold on.

5 juillet 2017

Nous continuerons

Tout le monde était pressé de connaître ton prénom. Maintenant personne ne le prononce. Comme si tu n'avais jamais existé.
Comme si nous n'étions pas devenus parents.
Nous honorerons ta mémoire Théophile. Nous briserons ce silence qui nous blesse bien plus qu'il nous aide. Nous t'aimons et t'avons entouré durant ta trop courte vie. Nous parlerons de toi. Nous écrirons pour toi. Nous continuerons de prononcer ton nom.
Brisez le silence du deuil de notre enfant. Cette douleur qui vous fait si peur et que nous ne souhaitons à personne, nous la vivons chaque seconde.
N'oubliez pas qu'avant tout, malgré tout, notre enfant a vécu, que nous avons eu avant tout la joie de le rencontrer, de nous en occuper, de découvrir qu'il avait le nez et les pieds de son papa, les mains et les cheveux de sa maman.
Brisez le silence du deuil de notre enfant.