20 décembre 2017

Te quitter

Une sensation d'étouffement me prend à la gorge. Il fait nuit, la maison, le quartier, toute la ville est endormie. Moi j'ai un poids qui appuie sur ma poitrine et me rappelle douloureusement, combien tu n'es pas là. Elle, elle est là, la petite; elle gigote au dessus de ma douleur immense. Mon dos est bloqué tu vois, et je ne peux pas dormir.C'est la même douleur que les jours précédant ta naissance brutale, c'est une douleur qui me fait peur. Mon corps a l'air de reconnaître que le terme de cette grossesse approche dangereusement les six mois et des poussières. Ton terme Théophile. Je sais que c'est ton terme à toi, le sien, personne ne peut savoir quand il est. Alors j'essaie de faire la part des choses dans le noir, seule avec mes enfants. Tu n'es peut être pas là mais je suis quand même seule, avec elle, et avec toi. Seule avec mon fardeau, seule avec mes épaules qui me font mal. Seule avec l'angoisse qui prend brualement à la gorge. 

Je ne veux pas quitter ton année Théophile. 
Je l'aime cette année 2017, je l'aime énormément, c'est ton année mon petit chat, tu n'es pas un mauvais souvenir que je souhaiterai m'empresser d'effacer. Je ne veux pas qu'on me souhaite le meilleur, le plus beau à venir, je n'ai pas besoin de savoir que l'année prochaine n'est qu'un futur hypothétique où nous serons peut être heureux, peut être vivants, peut être morts. Pour l'instant, chaque jour qui passe m'éloigne de ceux que nous avons passé ensemble, et me réjouir de ta soeur ne m'empêche pas de pleurer cette absence grandissante. Celui qui a dit que le temps guérissait toutes les blessures n'avait pas perdu un enfant. Chaque jour, une forme de douleur presque identique à celle du départ me reprend par vague et m'entraine vers le fond. Ton absence est un océan. Et je plonge encore souvent dedans. 

Je ne veux pas quitter ton année Théophile, cette année que je ne pourrais jamais oublier, elle n'a besoin d'aucun tatouage, d'aucune marque sur mon corps pour me souvenir à quel point une partie de mon coeur s'est désagrégée en te ramenant dans un cerceuil. Ce petit cerceuil blanc. Aucune mère ne devrait se retrouver ce petit cerceuil blanc. Comment peut-on espérer que les fêtes soient cette année ce moment de joies et de retrouvailles? Comment arrive-on encore à espérer que les prochains Noel seront moins difficiles. J'ai monté le sapin, plein d'étoiles, de lumières et de rêves, il n'est que pour toi Théophile. Tu as de beaux cadeaux emballés à son pied, ta soeur aussi, vous êtes les plus gâtés cette année. Tu vois, une mère reste une mère, il n'y a pas de secret. 

Les voeux s'amoncellent, les célébrations se préparent, et je fais ce Noel pour toi. Je m'attable, j'emballe les beaux présents, je compose le menu. Et c'est ton image qui est en moi, que je porte, comme l'étandard de mon courage. Comme un hommage. Je t'aime Théophile, j'espère que tu me vois. J'espère que tu ne sens pas ma peine mais seulement l'immensité de mon amour. Je ne veux pas te quitter encore une fois Théophile, mais il le faudra bien. Chaque jour qui passe m'éloigne de notre premier regard, mais chaque seconde me rapproche de nos retrouvailles. Attends moi de l'autre côté. Et sur Terre, elle aussi, elle m'attends autant que moi, je l'attends. Viendra-elle, dans quel état, et quand. La nuit est longue, la lumière n'est pas encore réapparue. Pour l'instant il 'y a pas eu de printemps, seulement un interminable hiver où le soleil avait l'air d'un intrus. 

Viendra-t-elle. 
Quelle est cette année vers laquelle nous marchons.

8 décembre 2017

Illuminations

Où sont les lumières, celles qui ravissaient mon coeur d'enfant. Les lumières de la ville Lumière, les lumignons aux fenêtres de Lyon. Le huit décembre, c'est la fête de la cité, ce sont les Illuminations. Chaque année je me souviens, nous allumions religieusement des dizaines de bougies que nous mettions à toutes les fenêtres la nuit tombée. La ville est tachetée de petits soleils, elle se pare de magnifiques rayons de couleur sur tous les monuments, les habitants descendent par milliers dans les rues et arpentent en famille ce déluge de lampions. C'est là leur vrai début de l'avent. On mange des pommes rouges caramélisées, de la viande grillée, on boit du vin chaud et épicé, on déambule, on monte à Fourvière allumer un cierge pour ajouter une énième petite âme lumineuse veillant sur la ville. 

Tant de fois j'ai marché dans ces rues. Je peux fermer les yeux et les refaire, trottoir par trottoir, magasin par magasin, de place en place. Arriver place de l'opéra, devant la mairie, prendre à droite dans la rue des Pita, passer devant le café de la Paix et le café Leffe, le bar tabac, la fontaine de la place des Terreaux. La deuxième gauche, rue Edouard Herriot, où j'ai habité quelques temps. Marcher jusqu'au théatre des Jacobins, m'asseoir sur un banc. Je n'ai plus besoin d'y aller, à Lyon, je peux chaque fois me transporter dans ma tête, tellement les souvenirs sont grands. Je me réjouis tellement d'avoir pu t'enmener une seule fois avec moi. C'était un si beau moment mon petit Théophile, nous étions si heureux. Tu gigotais dans mon ventre quand je marchais le coeur léger, je regardais chaque espace de la ville d'un oeil nouveau. Un oeil de maman. Je nous imaginais revenir ensemble, toi dans ton landau, moi si fière de te faire découvrir ma ville natale, ma ville de coeur. C'était une formidable semaine que nous avons passé ensemble, juste avant ton départ pour l'au-delà des anges. 

J'ai beaucoup de peine à m'imaginer revenir ici avec ta soeur. Cette fête des Lumières que j'avais transportée jusqu'à Bruxelles, ces lumignons que je préparais minutieusement sous la pluie belge chaque année, aujourd'hui, je n'ai pas le coeur de les allumer. Je ne peux pas lancer de festivités, ma seule festivité c'est le souvenir de mon fils. Ce soir aucune lumière ne brillera dans ma maison, seulement l'étoile de mon amour pour toi Théophile. Aucune lumière ne viendra nous enchanter, il n'y a que l'obscurité qui nous acceuille ce soir. Et tout comme les lyonnais priaient la Vierge contre la Peste, je vais prier. Je vais prier pour que ton âme soit en paix, car mon coeur de maman s'inquiète de savoir si tu es bien là où tu es. Je vais prier pour être cette fois préservée de cette funeste maladie qui t'a emporté, pour que ta soeur arrive. Peut-être que l'an prochain nous allumerons les bougies sur les rebords de la fenêtre, peut-être. Quand le plus terrible des malheurs vient, à qui s'en remettre ? Je n'ai plus que mes mains pour prier, mes yeux pour pleurer. Dieu que l'humain est vulnérable et faible, et dieu que nous l'oublions vite. 

Ca fait bien longtemps que le mal du pays à disparu. Est-ce parce que je suis de moins en moins française. Est-ce parce qu'une partie de moi n'appartient finalement plus du tout à ce monde. Tu l'as prise avec toi dans ta petite main, cette partie de moi. Tu as ravi une partie de mon âme, aucune mère n'est complète sans ses enfants. Les mères orphelines sont des âmes errantes sur terre, elles attendent, elles espèrent. 



6 décembre 2017

Fardeau

Le fardeau est lourd aujourd'hui. Le ciel est grisâtre comme mon coeur. Je ne sais ni où aller ni où me confier. A qui parler de toi. C'est la Saint Nicolas, ils sont bien occupés. A chérir leurs enfants, à les gâter, à rire à deux, à célébrer, à préparer. J'ai mis le sapin, j'ai accroché les guirlandes et les décorations. Dieu que j'aimerai échanger toutes ces beautées et ces cadeaux contre seulement toi devant la cheminée. A qui en parler désormais le temps deuil est terminé, la date de péremption de mon désespoir est passée. Ils vont oublier que Noel est une fête si difficile de notre coté, ils vont nous inonder de cartes de voeux inutiles qui nous rappellent combien le sourire qui est sur la nôtre appartien au passé. Je vais te dire, cette photo de carte de voeux, elle ne date pas de cette année. Cette année il n'y a aucune photo de moi qui rit, à part celle improbable et mystérieuse du jour où l'on a conçu ta soeur. Les anges étaient certainement là pour nous mettre un peu de bonheur. Notre photo de carte de voeux date d'un mois avant ta conception à toi Théophile. Je la regarde, on était si différents, si vivants, si insouciants. 

Le fardeau est lourd aujourd'hui. Je sens le poids que je dois porter et porterai tout le reste de ma vie. Et il n'y a absolument plus personne pour tendre l'oreille, pour m'aider à soulever cette pierre immense qui broie mes épaules. Le temps n'aide pas, j'ai envie de le crier: le temps n'aide pas ! La douleur est si vive, si tu savais. Les autres ne parleront pas de toi ce Noel, ils vont nous souhaiter bêtement, égoistement, une bonne année. Oh oui, ils nous souhaitent du bonheur, on en parle tellement de ce bonheur qu'on a pas compris qu'accepter notre peine c'est faire un pas vers notre apaisement, parler de notre enfant, c'est nous apporter un sourire. Ce n'est pas nous souhaiter une meilleure année, un nouveau bébé, une autre page qui se tourne. Rappelez-nous notre fils, dites-nous que vous pensez à nous, que vous pensez à lui ce soir là, acceptez qu'on ne saura pas aussi joyeux au repas, qu'on ne viendra peut-être pas. Tant d'éducation qu'on doit faire, on ne m'avait pas prévenue qu'en plus de porter cette incroyable peine, il faudrait en plus apprendre aux autres à compatir à notre douleur. Il faut tout apprendre, et tout leur apprendre. On devrait tous avoir des cours d'empathie à l'école, on devrait arrêter de mettre le deuil de côté. Je n'ai plus personne à qui parler, et je dois encore une fois donner une sorte de fascicule mental sur le comportement adequat à avoir face à des parents endeuillés. Et je suis fatiguée. Le monde me fatigue. Si ma fille n'était pas là nul doute que j'envisagerai sérieusement de m'endormir pour un endroit où il n'y a plus rien à expliquer. 

Le fardeau est lourd aujourd'hui. Ce n'est pas grave. Demain, peut-être, il s'en ira faire un tour. 
Le fardeau est lourd.

30 novembre 2017

Mon hiver


Voilà le premier jour de neige. Les flocons auraient caressé ton petit nez pendant qu'on préparerait ton premier Noel. Par la fenêtre de la grande baie vitrée, je regarde les petits moineaux qui viennent picorer les graines, en espérant peut-être t'apercevoir. Le temps a filé mon petit Théophile, d'un coup l'hiver est arrivé comme une chappe de plomb, le ciel c'est rapproché de l'état de mon coeur, il est devenu gris et noir. La pluie tombe à l'intérieur de moi aussi, sans discontinuer. Les feuilles mortes s'amoncellent dans le jardin, il est loin le temps où je jardinais sans relâche car c'était la seule chose que je savais encore faire. Cultiver cette terre pour oublier mon ventre devenu un trou béant de cimetière. J'en ai planté des rosiers, toutes les plantes portent ton nom et celles d'autres petits enfants partis tellement tôt. Maintenant les fleurs sont tombées, les branches sont grises. Je regarde la nature mourir avec étonnement. Pourquoi n'est-elle pas morte plus tôt, comment c'est possible que le printemps soit arrivé après ta mort. Comment est-ce possible qu'en mars, il va de nouveau revenir. On dirait que l'hiver a débarqué à retardement, qu'il devait venir en février dernier quand tu as fermé tes si beaux yeux. Car mon hiver à moi est arrivé à ce moment où j'ai reposé ton corps dans le berceau et où mes mains se sont vidées en même temps que mon âme, de toute leur substance. Mon hiver à moi est arrivé en février, et je ne suis pas capable de réaliser que quelque chose fleurit de nouveau. Cette petite fille en moi, que ressent-elle? Je n'arrive pas à m'adresser à elle, comme si lui parler la ferait disparaitre aussitôt, comme un petit animal saisi d'effroi. Est-ce qu'elle se sent bien dans sa petite maison. Est-ce que tu as laissé une place toute chaude et agréable. Dis moi que tu lui rends visite pour lui donner l'amour qui s'est tari en moi. Dis moi que tu la serres dans tes bras d'ange, car moi je ne peux pas l'atteindre. 

Mon hiver à moi n'est pas fini, et il a commencé depuis déjà tellement de mois. Tellement de mois sans toi Théophile. Est-ce toi cette petite mésange bleue qui vient dans l'abri sous la neige ? Est-ce toi le rouge-gorge qui regarde à la fenêtre ? Nous te chercherons toute notre vie. C'est la malédiction du parent désenfanté de chercher l'enfant perdu partout. Partout on cherchera. Dans un regard, dans un aimal, dans un nuage. On cherchera des réponses qu'on obtiendra jamais : est-ce que c'était écrit dans les lignes de ma main, est-ce que j'aurais pu changer quelque chose pour te sauver. Est-ce que j'ai vraiment tout fait. 

On ne jouera pas dans la neige, tu ne feras pas de luge. Et ce Noel est bien le plus triste de toute ma vie. Et comme pour le soleil qui brille, je me pose la même question : pourquoi les lumières scintillent, pourquoi les chants sont joyeux, pourquoi les foules se pressent dans les magasins, pourquoi le monde continue-t-il d'être heureux. Pourquoi ne sommes nous que deux sur cette carte de voeux. 

Il y a des douleurs qui ne saignent qu'à l'intérieur. Avec le temps qui passe j'ai fini par mettre un sourire sur ma blessure. Je prépare méticuleusement une petite chambre rose et doré en me demandant toujours dans quelles couleurs tu aurais évolué. Je prépare cette chambre pour conjurer le sort, j'installe tout pour que cette fois le bonheur arrive, pour qu'il soit certain d'être attendu et très bien acceuilli. Pour que ce bonheur ne s'enfuie pas. La table à langer est dans la salle de bain, les lapins en peluche dans leur panier, les petites robes sont dans l'armoire, les carrés de mousseline, les draps, le petit lit blanc. Ne part pas cette fois. Cette fois regarde tout est prêt pour le bonheur. Ne part pas cette fois. Cette fois je ne le supporterai pas. 

Est-ce que tu vois le tapis blanc qu'est devenu le jardin, depuis le ciel ? Est-ce que tu seras là à quand Elle lancera sa première boule de neige ? J'ai choisis son prénom, et toi je sais que tu le connais. Peut-on souffrir et être heureux en même temps pendant longtemps? Je n'ai pas encore appris à vivre avec cette dualité Théophile, je n'apprendrai jamais à vivre sans toi. Je ne ferai pas avec. J'apprendrai à vivre avec toi dans mon coeur, dans ma voix, j'apprendrai à vivre sans cette partie de moi que tu as emmené de l'autre côté avec toi. Je ne sais pas encore ce que c'est la vie sans toi, je la découvre tout juste. Elle est tortueuse, elle est étrange et parfois je n'arrive plus à me souvenir de ce que j'étais auparavant, avant le jour zéro de mon existence. Je n'arrive plus à me souvenir de la manière dont je raisonnais, des préoccupations qui m'animaient. Je ne sais pas encore, je dois apprendre à vivre avec ce deuil qui prend chaque jour une nouvelle forme. Je ne sais pas encore non plus comment vivre avec Elle. J'apprendrai ça aussi. Ce sera surement aussi doux que difficile. Tu vois je ne sais même plus si je suis épuisée ou si j'ai encore plus de force qu'avant. 

Je sais que c'est ce coeur qui bat à l'intérieur de moi qui a remplacé le mien. Mutuellement, chacune, nous nous façonnons, je la crée pendant qu'elle panse chaque petite incision que le destin a creusé. Je l'oxygène, pendant qu'elle caresse chacun de mes petits atomes morts d'asphyxie. Je me demande souvent si elle me fera revivre. Mais au final c'est elle qui fait que chaque jour je respire. Chacun de ses coups me fait sourire comme au premier jour; comme à la première grossesse. Le malheur m'a enlevé toute naiveté, mais personne ne m'enlevera l'émerveillement devant cette nouvelle petite vie. Personne ne m'enlevera le désir de voir jouer des enfants dans mon jardin, l'espoir de serrer les miens dans mes bras, l'envie de me battre pour nous. Regarde moi Théophile. Regarde moi depuis le ciel. Elle ne m'a pas anéantie cette putain de maladie. Personne ne m'enlèvera le bonheur de continuer de vivre et de chérir chaque seconde pour toi.

28 novembre 2017

Et le manque

J'ai été au grenier chercher les affaires, une envie de faire le tri, de faire notre nid, de nous organiser, de trier ma vie. C'est là que je suis tombée sur tes échographies, mon petit chat, mon petit Théophile. Que de larmes je verse, et je ne pense pas que ça s'arrêtera un jour. Mon beau petit garçon. Quel beau petit nez, quelles belles petites mains, quelles belles petites jambes. Quelle terrible injustice. Quel manque. Je ne sais pas si je vais m'en sortir, je ne crois pas qu'on peut se sortir de cette peine là. 

Tu me manques tellement, tellement. Tellement. Aujourd'hui, neuf mois après ta mort, la douleur est presque la même que le jour où j'ai du laisser ton petit landau de verre dans le couloir pour que l'infirmière te conduise à la morgue. Presque la même tu vois. Elle n'a pas beaucoup changé. La douleur a creusé mon visage au fil des semaines, cette nouvelle grossesse a rendu mes joues roses, mais mon coeur est tellement éprouvé. 

Chaque nuit je fais le même rêve d'abandon. Je suis seule, tu n'es plus là, ton papa n'est plus là, ta soeur n'a jamais été là. Chaque nuit je me cogne et me soulève, je crie dans mon sommeil. Certains soirs je ne crie pas, je me réveille juste saisie d'effroi et je serre dans mes bras ce bout de famille qui reste. Elle bouge, mais parfois ça n'apaise pas ma peine. Elle bouge, alors je sais qu'elle est toujours vivante, c'est ça de pris, c'est déjà ça au moins. Je n'aurais pas à accoucher d'urgence cette nuit, je n'aurais pas à pousser un petit corps mort. Elle est vivante. Je peux dormir et retrouver les mauvaises ombres que mon inconscient anime. 

C'est aussi la réalité du deuil périnatal: être hanté par la mort, celle qui vient sans prévenir, celle qui ne soulage pas, celle qui emporte c'est tout. Mon beau petit garçon. Je voudrais te serrer dans mes bras, te murmurer les mêmes mots secrets que je t'ai dit pour la dernière fois. Dieu que la plaie est vive. Tout est si acéré, prêt à saigner à chaque mot. Je voudrais trouver la paix d'autrefois, m'endormir avec ton odeur de menthe douce. Je voudrais retrouver la sérenité d'autrefois. Je ne sais pas si elle reviendra.

24 novembre 2017

Terre/Ciel

Ton absence Théophile se vit différement chaque jour. Chaque matin le deuil prend une nouvelle forme. Aujourd'hui c'est un goût amer et une douleur sourde, hier c'était une forme d'hébétude. Demain qui sait. Bientôt viendra la Saint-Nicolas, cette fête des enfants dont tous les parents parlent en souriant. Les chants, les cadeaux. Les petits chaussons à la cheminée. Nous les avions mis l'an dernier, tes petits chaussons mouton dans lequel tu ne mettras jamais les pieds. Nous les avions rempli de douceurs, le sourire aux lèvres nous aussi. Tu allais bientôt arriver, mai serait bientôt là, nous allions être une famille si comblée. Finalement nous sommes bien une famille, mais décomposée entre terre et ciel, brisée. Tes petits chaussons dans lequel tu ne mettras jamais les pieds sont au grenier. Il en coutera à ton papa de les redescendre et de les remplir à nouveau pour te gâter dans l'au-delà. Et comme ajouter cette nouvelle paire de chausson aux côtés des notres, cette petite paire de ballerines rose surréaliste. Des bonbons pour toi, des bonbons pour elle. Finira-elle par les mettre dedans, ses petits pieds? Auront-ils assez grandi, pourra-t-elle un jour marcher ? 

Ceux qui ne connaissent pas le deuil d'un enfant ne comprendront pas toujours cet aller-retour entre la peine sans fin et l'espoir d'autre chose. Ils penseront qu'envisager le pire c'est regarder en arrière. Ils ne sauront pas qu'avec un enfant mort on ne va plus jamais de l'avant. On met un pied devant l'autre en hésitant et c'est déjà beaucoup. On ne marchera plus jamais comme avant. Mais cet effort là, cette aventure de nouvelle vie où on récupère nos morceaux, elle ne se dira pas. Nous écoutons les récits des Saint Nicolas de tous les petits en se disant que Théophile aurait dû être là entre les chocolats et les speculoos, notre cadeau de vie à nous. Ils ont oublié les autres, ils ont oublié que la vie n'a pas repris, qu'on a pas retrouvé nos morceaux, que ce n'est pas encore fini, que ça ne le sera jamais, que ça ne marche pas comme ça, que c'est bien plus subtil. 

Il n'y a pas de manuel pour les parents des enfants défunts, il n'y a même pas de nom pour nous appeler. On est simplement ceux qui ont perdu un bébé, ils le diront en chuchotant comme si le dire à haute voix aller porter malheur. Ils le diront en frémissant. Ou ils ne le diront plus, pensant que cet épisode de notre vie ne peut pas nous définir. Et pourtant il nous définira.

Il n'y a pas de manuel. Il faut tout leur expliquer. C'est pour ça aussi que j'écris Théophile, j'écris pour que quelque part, quelqu'un puisse savoir. Car plus le temps passe, moins j'ai envie de parler de toi à ceux qui ne comprennent rien. Tu es trop précieux. Les paroles des autres arrivent trop tard, parfois trop tôt, elles ne sont que rarement bien dosées. Puis il y a ceux qui ont trouvé les mots, qui t'ont découvert, qui ont cherché à te connaître, parfois à retardement, comme s'ils prenaient conscience de ta toute petite vie. Ceux qui ont demandé à voir tes photos, ceux qui ont demandé quelle odeur tu avais, ceux qui sont venus voir le champ où tes cendres se sont envolées. Ceux qui t'ont reconnu, qui te rendent hommage en te mentionnant. Et il y a ceux qui disent comme une excuse : mais il n'a pas assez vécu, mais comment parler de lui si je ne l'ai pas connu. Et se sont ceux là qui ne comprennent rien. Ceux là qui donneront des leçons sur la vie d'après, l'enfant d'après, ceux là qui imaginent des traumatismes là où il n'y en a pas. Notre famille est bénie par un ange personnel, notre fille aura son frère au ciel, mais elle aura toujours un frère. Ce n'est pas parce que j'ai perdu mon enfant que je ne suis pas certaine d'être une bonne mère. Au contraire, je le sais. Cette petite fille qui sera dans mes bras, ce ne sera pas la première. Je sais déjà, tellement, tellement, qu'il y a de la place dans mon coeur de maman pour de nombreux enfants. Que cet amour se démultiplie. Que j'étais bien faite pour ça, que je l'ai su à la seconde où je t'ai vu Théophile. Je t'ai aimé tout de suite. Et je l'aimerai aussi.


Mais en attendant, c'est le premier automne sans toi. Et toutes les saisons qui arrivent seront sans toi aussi. Et cette peine là ne partira pas. Les jours sont lourds et silencieux. Je vous parle, à toi, à elle. Parfois elle répond par un coup, parfois c'est toi qui me répond par un signe. 
Je suis entre terre et ciel.


21 novembre 2017

Quelle lumière



Je marche vers je ne sais quelle lumière. 

J'ai vu ta soeur sur cet écran, les examens sont bons, alors j'ai fermé les yeux pour ne plus voir. Ne plus souffrir à chaque image de son petit corps en 2D, ne plus craindre à chaque seconde une terrible nouvelle. Ne plus souffrir. Le temps où nous nous émerveillions devant l'échographie est révolu depuis si longtemps. Le temps de l'allégresse, tant de légèreté. Quand nous sommes rentrés ce soir après l'analyse, nous étions simplement là, hébétés, fatigués. Jusqu'ici tout va bien. C'est une phrase qu'on avait plus vraiment entendu. Jusqu'ici, tout va bien. Ta soeur se développe, et chaque jour je mesure la fragilité de son existence, de la tienne, de la notre à tous. Je m'imagine chaque petit tendon, petit os, chaque petit tissus, chaque petit amas de cellules organisées selon une logique maîtresse qui nous dépasse encore complètement. Ils appellent ça le mystère de la vie. 

Je marche vers je ne sais quelle lumière. Souvent je me demande si le soleil brillera autant qu'auparavant, sans toi. Pour l'instant il s'agit de faire comprendre aux autres que ce n'est pas le cas pour l'instant. Non rien ne brille. Ni le ciel pâle des jours qui passent, ni les villes que nous visitons, ni les fêtes qui approchent. Rien ne brille. Tout est recouvert d'une amertume qui voile n'importe quel rayon. Alors je marche mais je ne sais pas vraiment vers quelle lumière. Est-ce que ce petit être à l'intérieur de moi va me rendre le soleil. Va-t-elle me rendre la vie. Seras-tu une victoire, toi, dont j'ai choisi le prénom. Toi que j'espère, je ne t'attends pas car je ne sais finalement pas si tu seras là. Mais je t'espère. Je n'ai jamais autant voulu vivre et mourir en même temps. Je suis suspendue à chacun de tes battements. S'ils cessent, qu'on ne s'acharne pas. S'ils cessent, qu'on nous laisse ensemble cette fois.